La Gelephu Mindfulness City (GMC) du Bhoutan, un projet urbain de pleine conscience et de développement.

Par Oliver Arifon

 

Le projet de la GMC sert-il pour attirer des investisseurs ou de proposer une vision et un espoir au pays et plus largement à la sous-région ? Et avec quelles valeurs et pour quels publics ? Voilà quelques éléments en jeu dans la Gelephu Mindfulness City.

 

Le Bhoutan est confronté à des problèmes démographiques, économiques et migratoires. Riche de sa culture et de sa philosophie bouddhiste, son économie reste largement agraire, la vie peut y être difficile et de nombreux jeunes bhoutanais sont partis chercher des opportunités ailleurs, notamment en Australie. La Gelephu Mindfulness City s’inscrit donc comme une réponse porteuse d’espoir à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Elle repose sur les valeurs du bouddhisme Vajrayana afin de proposer un nouveau modèle, fusionnant l’impératif économique et l’ancrage spirituel propre au Bhoutan.

 

La planification et la construction de la Gelephu Mindfulness City intégrant les valeurs sociales et économiques de la pleine conscience sont prévues d’ici 2035. Ce choix d’utiliser les atouts de la pleine conscience est, à notre connaissance, inédit. Selon le discours officiel, cette initiative représente l’expression des valeurs fondamentales du Bonheur national brut (BNB) qui a fait connaître le Bhoutan. L’indice, plus connu sous son acronyme anglais GNH (Growth National Happiness index), s’inspire de la philosophie bouddhiste et repose sur quatre piliers : développement durable et équitable, préservation de la culture, protection de l’environnement et bonne gouvernance. Ainsi, GMC, GNH et pleine conscience sont liés. Ainsi pour rappel, la pleine conscience s’installe comme une technique de bien-être et de développement personnel, devenant ainsi une proposition sur un marché pour les individus en quête de sens.

 

Dans la GMC, le gouvernement met en avant quatre buts : « proposer des emplois qualifiés et un futur aux citoyens, coopérer avec l’Inde afin de créer un hub dans cette région enclavée, attirer des investisseurs internationaux et devenir « un centre spirituel pour le bouddhisme.[1]» Pourquoi un tel projet au Bhoutan ? Un regard sur les chiffres suffit : « Les bouddhistes constituent la majorité dans sept pays : le Cambodge (97 %) ; la Thaïlande (94 %) ; le Myanmar (89 %) ; le Bhoutan (75 %) ; le Sri Lanka (70 %) ; le Laos (64 %) ; et la Mongolie (51 %). [2] »

 

Ainsi, le Bhoutan associe un gouvernement très lié avec la religion et une population majoritaire dans le pays. C’est un bon contexte pour choisir et soutenir ce projet.

 

Offre et contenu de la GMC

 

L’offre économique de la GMC repose sur une vision - développée par le roi, - d’une région dotée d’une autonomie politique et économique. La communication de la Gelephu Mindfulness City promet « une politique de libre-échange et d’investissement, des conditions de concurrence équitables, un État de droit, la libre circulation totale des capitaux, une administration publique transparente et efficace, une fiscalité modérée et simple, un marché financier solide et efficace (…), des infrastructures modernes (…) et un vivier de talents qualifiés et multiculturels. [3]»

 

Pour son attractivité, le pays a choisi les cadres juridiques en pointe sur l’économie et sur les finances, à savoir les « Singapore common laws [4] » et les « Abu Dhabi Global Market Regulations [5] », qui offrent des cadres souples, efficaces et attirants aux entreprises et aux investisseurs.

 

Par ailleurs, en 2025, le Bhoutan a organisé le Global Peace Prayer Festival à Thimphou du 4 au 19 novembre. Cet événement a réuni toutes les branches du bouddhisme Vajrayana, avec environ 70 maîtres et responsables religieux.

 

Chacun d’eux disposait de deux heures pour y développer son texte et ses rituels au sein du festival. Comme il n’existe pas de célébrations bouddhistes à résonance internationale (cf. les Journées mondiales de la Jeunesse ou le pèlerinage à la Mecque), le Bhoutan conçoit ce festival comme un chemin capable de faire du pays le moteur de la branche Vajrayana et une référence en matière de paix.

 

Ce type d’événement est une première, car, si Inde, Chine et Sri Lanka animent diverses associations religieuses, culturelles et politiques de gouvernance des trois types de bouddhismes, aucun de ces pays n’est de tradition Vajrayana. En d’autres termes, cette initiative permet de développer une primauté, voire une exclusivité sur ce sujet.

 

Dans un processus graduel, et grâce à divers événements à venir (non connus à ce stade), les projets se mettront en place sur dix, vingt ou trente ans dans la GMC. Chaque maître ou école pourra développer son monastère, ses centres de pratiques, faisant de la ville une référence pour les différentes traditions du vajrayana, lieu d’unification et de contacts religieux et spirituels.

 

L’aspect politique a toute sa place. À l’occasion du 70ème anniversaire du père du roi actuel, l’Inde a envoyé deux reliques du Bouddha et le Premier ministre Modi est venu participer au rituel central du 11 novembre. Avec ces cérémonies, les deux pays adressent ici un message de bienveillance au monde entier, action politique de dimension sinon internationale, du moins régionale.

 

La connectivité de la sous-région constitue le troisième facteur. La GMC se situe au centre sud du pays et proche de l’État indien de l’Assam. L’Inde a signé un accord pour financer et construire la première liaison ferroviaire Kokrajhar-Gelephu afin de désenclaver le Bhoutan et de connecter la ville à la sous-région dans le bassin est estimé à environ 300 millions de personnes.

Dit autrement, Gelephu pourrait transformer la contrainte géographique de l’enclavement en avantage logistique et économique. À long terme, le Bhoutan ambitionne de faire de la GMC une plateforme régionale de coopération : un espace de neutralité économique où investisseurs, ONG et institutions internationales pourraient se retrouver.

 

Questions et problèmes 

 

Chacun de ces trois axes contient ses limites. Sur le plan des affaires, à ce stade, il est difficile de savoir comment ce projet se distingue des autres ZES et des cités-États qui ont adopté une orientation libérale économique extrême. Sur le papier, il semble offrir une variété d’options, mais il est encore tôt pour en évaluer les risques.

 

Toutefois, le choix des normes financières et ultralibérales d’Abou Dhabi et de Singapour et le statut spécial de l’ensemble urbain peuvent favoriser l’émergence d’une zone grise propice à des activités financières moins vertueuses que souhaité. Les enjeux économiques et géopolitiques sont majeurs. La ville doit servir de levier de diversification économique, réduire la dépendance à l’hydroélectricité et au voisin indien et attirer des investissements étrangers sous le contrôle de l’État.

 

Sa situation géographique sensible la place au cœur des tensions régionales, où la prudence diplomatique et la stratégie de neutralité sont indispensables pour éviter que Gelephu ne devienne un terrain de rivalités.

 

La GMC peut également ressembler à un îlot d’expatriés qui profitent des valeurs et des activités de la GMC dans le domaine de l’économie du bien-être et de la pleine conscience. Auroville près de Pondichéry en Inde, utopie sociétale fondée en janvier 1968 [6] et plus récemment Nuanu à Bali en Indonésie [7] sont deux exemples qui montrent les défis auxquels un projet urbain de forte dimension spirituelle doit faire face.

 

Plus largement, la combinaison de la pleine conscience, du Bonheur national brut et de la GMC peut former, selon la volonté politique du royaume, les composants d’une image que le pays peut projeter à l’extérieur. Or, le risque le plus visible à ce stade reste celui de l’implosion de son propre narratif ou Gelephu agit comme un puissant projecteur qui met en lumière des contradictions économiques et sociales.

 

Comment les citoyens et le reste du monde s’insèreront-ils afin de tenir les objectifs d’emplois, d’amélioration du cadre de vie, de respect des normes écologiques et des échanges avec le nord-est de l’Inde, le Bangladesh, voire avec le Myanmar ? Les défis internes sont aussi importants : cohésion sociale, équité territoriale et gestion d’infrastructures complexes représentent autant d’épreuves pour un pays dont les ressources économiques, financières et humaines restent limitées. Voici des défis à relever pour ne pas rester dans un registre marketing pour investisseurs ou pour citoyens. Notons enfin que ce projet s’inscrit dans une tendance plus large où de petits États misent sur leur image morale pour peser : le Costa Rica avec l’écologie, le Qatar avec la diplomatie culturelle et, désormais, le Bhoutan avec la spiritualité.

 

Quel avenir  ?

 

La Gelephu Mindfulness City incarne le paradoxe du Bhoutan contemporain : un petit État, longtemps isolé pour préserver son identité culturelle et spirituelle, choisit de s’ouvrir au monde avec cet ambitieux projet sociétal. Ce projet où développement, durabilité et spiritualité se conjuguent pour créer une ville expérimentale est plus qu’une infrastructure. Elle symbolise la volonté du royaume de réinventer la croissance selon ses propres critères, en conciliant le bien-être collectif, la protection de l’environnement et la préservation culturelle.

 

Pourtant, le Bhoutan semble s’engager dans une voie expérimentale et mesurée, en faisant de la GMC une véritable plateforme de réflexion sur le rôle d’un État dans la mondialisation. Elle pourrait devenir un modèle inspirant pour d’autres petits États ou pour des sociétés confrontées aux tensions entre croissance et durabilité.

 

Pour autant, au-delà du Bhoutan, Gelephu soulève une question universelle. Dans un monde dominé par la productivité et la compétition économique, comment les sociétés peuvent-elles intégrer spiritualité, bien-être et conscience collective dans leur modèle de développement ?

 

La GMC représente un cas rare de combinaison d’économie et de sagesse au service d’une philosophie, le respect des valeurs fondatrices du royaume et la marchandisation contrôlée du bien-être et de la relation. Ce petit État cherche un modèle de développement original - qui a le mérite de poser le débat du futur de nos sociétés, et un chemin qui met de côté la taille du pays au profit d’une influence et d’une image dotée d’une certaine intégrité.

 

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Le bouddhisme tibétain est une branche du bouddhisme qui s’est développée au Tibet à partir du VIIème siècle. Comme dans toutes les régions bouddhistes, les trois véhicules du bouddhisme, le hinayana (comprenant le theravada), le mahayana et le vajrayāna existent. La principale forme du bouddhisme tibétain est cependant le bouddhisme tantrique, autre nom du vajrayāna intégrant des aspects principaux des deux autres branches. Le bouddhisme tibétain contemporain se divise en seulement cinq grandes lignées, dites aussi « écoles » ou « sectes » (sans connotation péjorative) : Bönpo, Nyingmapa, Kagyupa, Sakyapa, Gelugpa. Source : Wikipedia, consulté le 10 décembre 2025.

 

La Pleine Conscience (mindfulness en anglais) est la conscience qui se manifeste lorsque l’on porte attention intentionnellement et de manière non jugeante sur l’expérience du moment présent. La Pleine Conscience s’entraîne par la méditation formelle et des pratiques informelles (…) Pratiqués dans un contexte laïque, les programmes basés sur la Pleine Conscience sont nés de la rencontre entre deux mondes de connaissance : d’un côté, la méditation de Pleine Conscience qui trouve son origine dans la tradition de la psychologie bouddhiste sous la forme d’enseignements et de pratiques (vipassana) développant les qualités universelles de présence attentive, de compassion et de sagesse ; et de l’autre, celui de la science, de la médecine et de la psychologie occidentale. La méditation de Pleine conscience entraîne notre capacité d’attention et de discernement à ce qui est présent dans l’instant (nos pensées, nos émotions, nos sensations physiques, mais également l’environnement et les relations) en y intégrant une dimension d’éthique et de bienveillance (…) Depuis 30 ans, la recherche scientifique s’intéresse aux programmes basés sur la Pleine Conscience qui, organisés selon un protocole précis, facilitent la réplication d’études. La science a ainsi mis en lumière de nombreux bienfaits sur la santé (réduction du stress et résilience au stress, meilleure régulation émotionnelle, concentration, neuroplasticité…) ainsi que sur de multiples pathologies liées au stress (douleurs chroniques, inflammation, psoriasis, hypertension…).  Source : https://www.association-mindfulness.org, consulté le 11 décembre 2025.

 

[1] Entretien avec M. Rabsel Dorje, responsable de la communication du GMC, Thimphou, novembre 2025.

[2] Hackett, Conrad, Marcin Stonawski, Yunping Tong, Stephanie Kramer, Anne Fengyan Shi, and Dalia Fahmy. 2025. “How the Global Religious Landscape Changed From 2010 to 2020.” Pew Research Center.

[3] GMC – Unlocking Bhutan’s Potential, January 25, 2024 (https://businessbhutan.bt/ 2024/01/25/), notre traduction.

[4] The legal system of Singapore is based on the English common law system. Major areas of law – particularly administrative law, contract law, equity and trust law, property law and tort law – are largely judge-made, though certain aspects have now been modified to some extent by statutes. Source : Wikipedia, consulté le 17 octobre 2025.

[5] ADGM is the international financial centre and free economic zone of Abu Dhabi, located on both Al Maryah Island and Al Reem Island. Established in 2013 and operational since October 2015,[1] ADGM provides a common law legal and regulatory ecosystem for global financial and non-financial institutions operating in the United Arab Emirates. Source : Wikipedia, consulté 17 octobre 2025. Voir www.adgm.com

[6] https://auroville.org/

[7]  https://www.nuanu.com/

 

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Olivier Arifon est professeur, enseigne à l’université Catholique de Lille, assure ses recherches au SIB Lab Méditerranée de l’Université Côte d’Azur à Nice. Installé à Bruxelles, il est également auteur et consultant. Depuis 1997, ses vies multiples l’ont conduit à fonder son entreprise de communication « Les Fils d’Ariane » et à assurer la fonction d’Attaché de coopération universitaire à Munich pour le ministère des Affaires étrangères. Depuis 1987, il délivre des formations et conseille des organisations sur des questions de communication et est enseignant chercheur depuis 1997. Ses recherches portent sur communication et narration dans une perspective comparée entre Asie et Europe. Il a publié « le Récit politique chinois » (2021) sur la communication d’influence de la Chine et des contributions sur l’efficacité du lobbying et les effets de la manipulation de l’information. En 2024, « La diplomatie par le récit, les nouveaux soft power en Asie » traite des récits de la Chine, du Kazakhstan et du Pakistan. Il a été professeur invité à la Jawaharlal Nehru University, à la Jamia Millia University, à la Nalanda University (Inde), à l’Université de Campinas (2015, Brésil), à Kobe University (2016, Japon) et à JINAN University (Canton, 2016, 2017, 2018 et 2019). Olivier Arifon est titulaire d’un doctorat en sciences de l’information et de la communication de l’université Paris 8 (1997) et d’une habilitation à diriger les recherches (2008).

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