Pourquoi la Chine dominera le XXIème siècle : une économie productiviste.

Par Robin Rivaton

 

5 novembre 2019, lampions illuminés, cérémonie du thé, promenade au clair de lune : le président chinois Xi Jinping, accompagné de son épouse, la chanteuse Peng Liyuan, offre un dîner intime au couple Macron. Le Président français est l’invité d’honneur de la seconde édition de la foire internationale de l’importation. L’année précédente, à Djibouti, les marines européennes et chinoises avaient organisé un exercice conjoint.

 

Le ton a radicalement changé depuis. Les liens entre la Chine et l’Occident se sont considérablement effilochés depuis le Covid. À Washington, Paris ou Berlin, les mêmes antiennes sont répétés à l’envi, le protectionnisme, la copie, la construction à outrance, la démographie, projetant encore un modèle de développement économique déjà obsolète depuis une voire deux décennies. J’ai décidé de décortiquer le modèle de développement économique chinois dans un livre « Why China will run the 21st century » [1], clin d’œil à un ouvrage « Why Europe will run the 21st century » sorti en 2005 et montrant à quel point la prophétie de suprématie est hasardeuse.

 

Le modèle est un syncrétisme, alliant interventionnisme et concurrence maximale, rationalité de la planification et irrationalité des bulles. Les économies d’échelle en sont au cœur. Pour les décideurs chinois, l’unification du marché n’est pas un objectif secondaire, mais un accomplissement central de la politique économique. Le contraste avec le marché commun de l’Union européenne est frappant. Ce qui survit de Marx en Chine n’est pas le théoricien de la lutte de classes, mais une version resserrée de son matérialisme historique : le primat des forces productives.

 

Longtemps décrié, ce modèle séduit aujourd’hui. Voir un gouvernement des États-Unis investir dans des entreprises comme Intel, Vulcan Elements et ReElement Technologies au nom de l’intérêt stratégique est une politique industrielle directement inspirée du modèle chinois. L’obsession pour la réindustrialisation et la matérialité stratégique – bateaux, énergie, minerais - en découle largement.

 

Le mouvement productiviste, réinventé sous les habits de l’abondance, en est également inspiré. L’Europe, encore imprégnée des principes de libre échange et de réciprocité des termes de l’échange qui ont fait son succès, semble incapable de digérer ce nouveau modèle de développement.

 

Moins que d’être une technocratie, selon la thèse consacrée de Dan Wang, autrement dit un système où le pouvoir de décider est confié en priorité à des experts techniques, le trait principal de l’économie chinoise est d’être productiviste. Une économie productiviste est un système où l’objectif central est d’augmenter en permanence les volumes produits et le produit intérieur brut, en privilégiant la productivité, les économies d’échelle et la baisse des coûts unitaires par l’innovation.

 

Traverser la Chine côtière en train, en voiture ou la survoler en avion, c’est s’exposer à une succession continue de territoires urbains, bâtiments résidentiels de 20 étages, usines, entrepôts, routes, se répétant sur plusieurs milliers de kilomètres. Cette réalité physique traduit l’ampleur, autant du point de vue géographique que de la masse de population en jeu, et la vitesse d’un décollage économique absolument inédit.

 

Élever les masses, l’ambition idéologique marxiste prend un caractère matériel. La construction du barrage des Trois-Gorges a déplacé l’axe de rotation de La Terre de 2 centimètres et ralenti la Terre de 0,060 microsecondes. Anecdotique mais amusant d’avoir un tel levier sur notre planète. Pour comparer cet exercice à ce qui s’est fait en Occident, la Chine produit 2 milliards de tonnes de ciment par an quand les États-Unis en ont consommé 4,5 milliards au XXème siècle. Elle produit 1 milliard de tonnes d’acier par an quand l’Europe en a sorti 15 milliards depuis la mise au point de la fonte au coke en 1709.

 

L’origine

 

Ce décollage ne débute pas en 1978. Il est l’héritage des trois décennies précédentes. La Chine est un pays productiviste depuis longtemps. Si dans la phase maoïste, la lutte entre rouges et experts a conduit à des épisodes de recul de la technocratie au profit de l’idéologie avec le Grand Bond en avant, l’acier d’arrière cour, la révolution culturelle, il serait absurde de négliger les hauts-fourneaux, les cimenteries, l’alphabétisation, les chemins de fer, le réseau électrique qu’elle a laissés en héritage.

 

Citons cette étude du NBER de 2015 qui concluait que l’abolition du secteur privé en Chine et le retour à une économie dirigée entraîneraient un taux de croissance annuel moyen du produit intérieur brut de 4 à 5 % d’ici 2050. Ce chiffre est seulement inférieur d’un point de pourcentage au taux de croissance moyen de la Chine avec les réformes de marché.

 

Pourquoi cette société est productiviste ? Parce qu’elle a connu la rareté et la privation. Les descriptions de la misère matérielle des trois-quarts du XXème siècle où la faiblesse de la production se conjuguait à une population en forte augmentation ne doivent pas être oubliées devant la prospérité actuelle. En 1990, la Chine présentait un PIB par habitant de 319 dollars contre 728 pour l’Afrique subsaharienne. Selon la FAO, 289 millions de personnes, soit un quart de la population, souffraient encore de malnutrition. La fin des coupons de rationnement alimentaires n’arrive qu’en 1993, après quatre décennies d’usage.

 

La maîtrise des ressources

 

La Chine est profondément imprégnée des théories économiques marxistes : les instruments de travail (outil, usine, infrastructure…) et les sujets du travail (les ressources naturelles et les matériaux bruts) se conjuguent avec la main d’œuvre pour produire. Si aujourd’hui la Chine est le septième pays qui consomme le plus de protéines par jour par habitant (128 grammes contre 121 grammes pour les États-Unis), c’est par une utilisation maximale des terres agricoles pour nourrir sa population. Entre 1949 et 2024, l'agriculture chinoise a connu une transformation spectaculaire. La production céréalière totale est passée de 113 millions de tonnes en 1949 à 700 millions de tonnes en 2024. Cette augmentation s'est réalisée alors que la superficie cultivable par habitant chutait de 0,18 hectare dans les années 1950 à moins de 0,1 hectare aujourd'hui.

 

La Chine présente un taux d'autosuffisance alimentaire de 95 % malgré une population qui représente 18,3 % de l'humanité sur seulement 8,5 % des terres arables mondiales. Le pays a la conviction qu’il faut maîtriser les matières premières industrielles et les intrants. L’exemple le plus connu est celui des terres rares. Le monopole chinois en la matière, 61% de l’extraction mondiale, 90% du raffinage et 93% du frittage des aimants est total. Beaucoup de commentateurs retiennent la formule Deng Xiaoping qui, en visite à l’usine Volkswagen de Shanghai le 6 février 1991, confia « Un ami américain m'a dit : Vous avez ce trésor, comme le Moyen-Orient a le pétrole. »

 

Mais la production a débuté dès 1957 dans la mine de fer de Bayan Obo en Mongolie intérieure qui est aujourd'hui la plus grande mine de terres rares au monde. Les autres matériaux, au-delà des terres rares, où la Chine a des positions dominantes sont : le gallium (94%), le magnésium (91%), le tungstène (86%), le germanium (83%), le phosphore (79%), le bismuth (70%), le graphite (67%), le vanadium (62%), l’antimoine (56%) et la fluorine (56%).

 

À l’exception du gallium et du tungstène dont la Chine détient 83% et 58% des réserves, cette domination est principalement liée à l’efficacité de l’outil de raffinage et de l’acceptation de la pollution qu’il génère. Cette attention aux intrants explique aussi la folle croissance de la production d’électricité. Et parce que les ressources en pétrole et gaz, 1,5% et 2,7% des réserves mondiales, sont limitées, la folle croissance de l’extraction du charbon. La Chine produit actuellement environ 4,8 milliards de tonnes de charbon par an, soit 54% de la production mondiale.

 

Les Chinois sont parfaitement conscients des externalités négatives des centrales à charbon, gaz à effet de serre et particules fines. Néanmoins, l'électrification du pays est prioritaire. La production électrique par habitant est de 7 100 kWh par an en Chine contre 6 000 dans l’Union européenne. L’électricité est considérée comme un intrant essentiel pour l’outil industriel mais aussi pour les ménages qui la paient 7 cents le kWh contre 29 cents le kWh dans l’Union européenne. Les choses changent mais le charbon restera présent. En 2024, la Chine a ajouté un record de 429 GW de nouvelle capacité nette au réseau, dont les énergies éolienne et solaire combinées représentaient 83%. La base totale renouvelables est de 1966 GW, dont 1482 GW éolien et photovoltaïque, dépassant la base des centrales thermique estimée à environ 1451 GW. Le parc nucléaire croît vite mais il reste minoritaire avec une capacité de 110 GW d’ici 2030.

 

L’autonomie stratégique

 

En 2023, la valeur des importations chinoises de matières premières a atteint 810 milliards de dollars, dont environ 45 % correspondaient à des achats de pétrole brut et de gaz naturel et un peu plus de 30 % à des métaux industriels. La diversification des importations a d’abord obéi à une logique économique.

 

Ainsi, au milieu des années 2000, faisant face à l’explosion des coûts du nickel de qualité venu de Russie ou du Canada, les sidérurgistes chinois ont mis au point la fonte au nickel produit à partir de latérites pauvres importées d’Indonésie. Cette volonté de se prémunir des chocs d’offre explique la stratégie de stockage stratégique avec par exemple la réserve de porc qui déstocke dès que le ratio prix porc/prix des céréales dépasse 6.

 

Au fil des années, l’importance accordée aux ressources naturelles a pris une dimension de souveraineté en visant à réduire la dépendance à des importations stratégiques dans les chaînes de valeur. Trois exemples récents avec l’hélium, le quartz et le néon. La Chine a réalisé une percée sur l'hélium ultrapure à partir de gaz naturel, lui permettant d’être autosuffisante à plus de 50% d'ici 2028 alors qu’elle dépendait des États-Unis.

 

Sur le quartz, le seul gisement de très haute pureté connu est situé en Caroline du Nord. Mais, en avril 2025, la Chine a découvert deux gisements domestiques. Alors qu’une pénurie de néon inquiétait l'industrie des semi-conducteurs après l'invasion de l'Ukraine qui pesait la moitié du marché mondial, la Chine a augmenté sa production de 150% en 3 ans.

 

La politique américaine de contrôle des exportations dans la filière semi-conducteurs a conduit à une remontée extrêmement rapide de la chaîne de valeur. La réaction viscérale de la Chine à la privation a été de produire. Les entreprises comme OpenAI louent des serveurs à des gérants de data centers, Amazon ou Microsoft, qui achètent des puces conçues par Nvidia. Ces puces contiennent des cartes mémoires fournies par les sud-coréens Samsung Electronics et SK Hynix.

 

Ces puces sont fabriquées par le fondeur taïwanais TSMC à l’aide de machines de lithographie dont le principal fournisseur est le néerlandais ASML. Chacun de ces acteurs se trouvait jusqu’à maintenant dans une situation de monopole ou duopole. Mais désormais ChangXin Memory Technologies (CXMT), créé en 2016, est en passe de combler le retard qu’elle accusait sur les leaders de la carte mémoire. La puce Ascent d’Huawei sur laquelle Deepseek fait tourner ses modèles IA est fabriquée par le fondeur SMIC en utilisant un processus de 7 nanomètres. Shanghai Micro Electronics Equipment (SMEE) et Shenzhen Xinkailai Technology (SiCarrier), filiale d’Huawei, développent leur propre équipement lithographique.

 

L’extension des chaînes de valeur

 

Le mouvement traditionnel des économies a été la remontée des chaînes de valeur qui implique un changement de positionnement de gamme et l’abandon de certaines productions délocalisées dans d’autres pays. Néanmoins, avec la Chine, les théories classiques de Ricardo sont devenues inopérantes : la Chine produit encore 65 % des clous et 47 % des textiles mondiaux, tout en devenant leader dans les semi-conducteurs, les drones ou les véhicules électriques.

 

Le meilleur indicateur de cette montée des chaînes d’approvisionnement locales est le recul du commerce de perfectionnement, qui permet d’importer des biens (matières premières, composants) avec suspension/exonération des droits de douane pour les transformer puis réexporter les produits finis.

 

Ce régime est tombé à 18 % des échanges en 2023, contre 53% en 1998. Jusqu'à la fin des années 2000, la Chine importe une large part du polysilicium en provenance des États-Unis et d'Europe et se contente d'assembler les modules, la valeur ajoutée restant limitée. À partir de 2006, la stratégie change radicalement.

 

Des groupes locaux comme GCL investissent massivement pour intégrer l'amont de la chaîne et des droits de douane de 57% sont imposés sur les importations de polysilicium en provenance des États-Unis. Résultat, alors qu’en 2004, la Chine pesait proche de zéro dans la production mondiale de polysilicium, les États-Unis dominant avec 54%, aujourd’hui la Chine domine 80% des panneaux solaires, 98% des plaquettes solaires et 95% du polysilicium.

 

Au-delà de la politique industrielle, il y a la volonté d'intégration verticale complète chez les industriels eux-mêmes. BYD est l’illustration la plus nette. Né en 1995 comme fabricant de batteries pour téléphones mobiles, l’entreprise rachète en 2003 le fabricant automobile Qinchuan et crée BYD Auto.

 

En 2020, BYD lance sa plateforme qui intègre un pack de batteries, un groupe motopropulseur et électronique. BYD internalise aussi les semi-conducteurs de puissance. Côté amont, BYD sécurise le lithium avec des droits miniers au Brésil. L’entreprise a même fait construire des navires-cargo pour exporter ses voitures dans le monde entier. Son concurrent Geely compte pas moins de 41 satellites en orbite basse qui doivent permettre la fourniture des services de connectivité, de navigation et de loisirs.

 

Les effets d’échelle

 

Le cœur du productivisme sont les effets d’échelle qui permettent la baisse des coûts unitaires, la loi de Wright. L’effet d’échelle est d’abord fourni par la taille du marché national. À ce titre la Chine montre ce qu’est un marché vraiment unifié, une leçon pour l’Union européenne mais même les États-Unis. Cette unification est considérée comme un acquis essentiel de la politique économique chinoise comme l’a rappelé Xi Jinping lors de son discours du 1er juillet 2025 intitulé « Approfondir la construction d'un marché national unifié ». Les cinq unifications correspondent à l'unification des institutions fondamentales, notamment la protection des droits de propriété, la concurrence loyale et les normes de qualité ; l'unification des infrastructures de marché, notamment la logistique, les flux de capitaux et d'information ; l'unification des normes d’intervention des collectivités locales ; l'unification de la régulation du marché et de l'application de la loi ; et l'unification des facteurs de production, la promotion de leur libre circulation et de leur allocation efficace.

 

Dans ce marché tout est pensé vers la standardisation. L’organisme national de normalisation (SAC) rattaché à la Administration d’État pour la régulation des marchés (SAMR) programme, consulte puis publie les textes ,GB GuoBiao désigne les normes nationales, l’équivalent de NF pour norme française. L’objectif est simple et industriel: rendre compatibles les composants partout en Chine, fluidifier l’homologation et permettre des séries longues qui abaissent les coûts unitaires.

 

C’est d’ailleurs cette standardisation qui permet la production d’infrastructures à coût très compétitif. Le réseau de train à grande vitesse obéit ainsi à des principes de standardisation extrême. Le système est à plus de 80% sur viaducs béton, sans ballast. Les gares se ressemblent parce que la norme nationale (TB 10100) et les guides de station-ville 2024 imposent la même grammaire : flux séparés avec entrée en haut et sortie en bas, concourse surélevé, sorties en sous-sol vers les modes urbains, et bâtiments modulaires réplicables partout.

 

Le modèle de développement économique de la Chine comporte beaucoup d’autres facettes, une concurrence extrême entre les entreprises, les individus et les villes, la myriade de sous-traitants manufacturiers ultra flexibles, un protectionnisme à géométrie variable, une méfiance pour la finance, un crédit et investissement orienté, mais toutes ne sont orientées que vers le productivisme.

 

[1] L’analyse est extraite de l’ouvrage de Robin Rivaton Why China will run the 21st Century, China’s material civilisation and the primacy of productive forces disponible ici : https://www.amazon.com/dp/B0GF8QNPWN

 

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Robin Rivaton est le PDG de Stonal, une entreprise technologique créée il y a six ans et qui compte 150 employés. Stonal transforme le secteur immobilier grâce à sa plateforme de gestion de données de pointe, alimentée par l'intelligence artificielle, et a réussi à lever un total de 120 millions d'euros de fonds. Avant de rejoindre Stonal, Robin était investisseur chez Eurazeo, où il se concentrait sur les start-ups spécialisées dans les villes intelligentes et la proptech. Il est également le fondateur de Real Estech, un think tank de premier plan dans le secteur immobilier, qui publie une newsletter hebdomadaire suivie par 25 000 lecteurs. Outre son rôle chez Stonal, Robin est administrateur indépendant au sein des conseils d'administration de plusieurs promoteurs immobiliers et sociétés d'investissement immobilier cotées (SICTIV). Auteur de huit ouvrages sur la technologie et l'immobilier, il contribue en tant que chroniqueur aux journaux L'Express et Les Echos. Robin a précédemment travaillé comme conseiller économique auprès de personnalités telles que Bruno Le Maire, ancien ministre français de l'Économie, et Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France.

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