Entretien Nouveaux Regards avec Anne Viguier

Comprendre l’Inde : démocratie, héritages coloniaux et pluralité culturelle.

Propos recueillis par Jean-Raphaël Peytregnet

 

Jean-Raphaël Peytregnet : Dans votre dernier ouvrage « Brève histoire de l’Inde » [1] republié récemment, vous écrivez en introduction que ce pays « semble résister à tous les raccourcis ». J’ai pourtant l’impression lorsque je lis des choses en France sur le pays du Mahatma Gandhi que certains « indianistes » tiennent un discours simplificateur qui se résume à critiquer le Premier ministre Narendra Modi et à ce que ceux-ci décrivent comme « sa dérive autoritaire », en occultant au passage les politiques qui l’ont précédé, non moins autoritaires, je pense notamment à celles menées par Indira Gandhi et le parti du Congrès qu’elle dirigeait d’une main de fer. Quel avis portez-vous à ce sujet ? 

 

Anne Viguier : Il est très difficile pour un observateur extérieur de se représenter l’Inde dans toute sa diversité. Cela semble être un lieu commun, pourtant, c’est une réalité indéniable et fondatrice. Cette diversité existait par le passé, même au sein des plus petits royaumes. La lutte anticoloniale, puis l’élaboration d’un État-nation moderne, ont conduit l’Inde à développer des structures administratives communes.

 

Le développement économique a transformé les pratiques agricoles ; le mode de vie urbain a pu entraîner une certaine homogénéisation et aujourd’hui, l’usage d’Internet et des réseaux sociaux semble conduire à une uniformisation encore plus poussée. Pourtant, par bien des aspects, et pour une part importante de la population qui reste rurale, la diversité l’emporte : langues, pratiques religieuses et coutumes villageoises, manière de manger et de s’habiller, choix des conjoints, rapports à la nature, musique, divertissement…

 

Le champ politique n’échappe pas à cette caractéristique. Vouloir résumer l’Inde à travers un personnage politique, fût-il un Premier ministre ayant une aura incontestable dans une grande partie de l’Inde, est trompeur. Il ne faut pas oublier qu’il est arrivé au pouvoir à la suite d’élections et qu’il n’a jamais obtenu la majorité des voix. À l’époque d’Indira Gandhi (entre 1966 et 1984), son parti, le Congrès national indien, était sans doute beaucoup plus puissant : il dominait dans presque toutes les régions de l’Inde et dans toutes les catégories sociales. C’est la crainte de perdre cette domination qui a mené Indira Gandhi à proclamer l’état d’urgence de 1975 à 1977, entraînant la suspension des libertés démocratiques dans le pays pendant deux ans.

 

Cette possibilité était offerte par la Constitution de 1950, qui a construit un État central fort. L’Inde indépendante a également hérité de la période coloniale certains dispositifs autoritaires permettant d’agir dans des circonstances exceptionnelles : lois anti-sédition, lois permettant de restreindre la circulation en cas d’épidémie, etc. Les pratiques actuelles qui paraissent peu démocratiques ne sont donc pas nouvelles. Mais ce qui explique peut-être le regard particulièrement critique des chercheurs et journalistes étrangers ou des Indiens de la sphère académique et intellectuelle, c’est la relative nouveauté d’un contrôle accru du pouvoir central sur les médias et la production scientifique en sciences humaines et sociales.

 

Selon vous, l’approche du passé de l’Inde par l’histoire de son peuplement, je vous cite, serait un terrain glissant. Il est néanmoins attesté qu’à son origine celle-ci puise ses racines dans la civilisation de la vallée de l’Indus, encore dite harappéenne, puis indo-aryenne et dravidienne, ayant toutes les védas (l’hindouisme) en commun. Il y a bien sûr bien après, à partir du Xe siècle, une occupation arabe, afghane, turque ou mongole, mais dont les populations qui en sont issues ne représentent qu’environ 14 % du total. À partir de ces faits, pouvez-vous expliquer votre point de vue ? 

 

L’histoire du peuplement de l’Inde ne peut pas aujourd’hui être établie de manière définitive, car les sources manquent à bien des égards.

 

Pour ce qui concerne les plus anciens déplacements, antérieurs à notre ère, les interprétations actuelles sont des hypothèses qui, pour l’essentiel, s’appuient sur des études linguistiques ou la lecture de textes anciens, et non sur des traces archéologiques indubitables. Par exemple, on ignore toujours l’origine de la civilisation de l’Indus (-2600/-1900), la manière dont elle a disparu et comment les habitants de cette région de l’Inde ont pu ensuite migrer vers l’est et le sud. Comme il est probable que l’on ne déchiffrera jamais son écriture, obtenir des réponses définitives demeure très difficile.

 

Concernant l’arrivée de porteurs des langues proto-dravidiennes (vers -2500 ?), précédant celle des Indo-aryens (vers -1500 ?), cela reste aussi sujet à caution et, surtout, c’est l’objet de polémiques entre les Indiens du Nord et du Sud. C’est ce que je voulais exprimer en parlant de terrain glissant : l’interprétation de l’histoire ancienne de l’Inde contribue à nourrir des identités régionales.

 

Chaque nouvelle découverte archéologique peut être considérée comme sensible. Quant aux mouvements de population plus récents, notamment l’arrivée des musulmans venus d’Asie centrale à partir du XIe siècle, ils sont certes mieux documentés, mais leur impact n’est pas toujours facile à évaluer. Leur empreinte ne se mesure pas seulement à la part de la population indienne qui se réclame aujourd’hui de l’islam, effectivement très minoritaire.

 

L’héritage architectural, culturel ou institutionnel est très important, et l’Inde du Nord reste marquée par la brillante culture indo-persane qui s’est déployée entre les XVIe et XVIIIe siècles. Pour ce qui est de la religion hindoue actuelle, elle ne présente pas un visage unifié et elle se nourrit certes de l’héritage le plus ancien des Veda, cette littérature sacrée en sanskrit au fondement de l’hindouisme, mais aussi des histoires du Mahabharata et du Ramayana, épopées écrites dans différentes langues de l’Inde, comme des textes plus récents de la bhakti (religion de la dévotion).

 

Plus loin, vous posez la question de savoir si la démocratie indienne est d’origine coloniale ? Selon vous, le choix que fit l’élite indienne d’instaurer le suffrage universel dès 1950 aurait surtout eu pour but d’empêcher une révolution sociale plus radicale. Vous est-il possible de développer en argumentant cette idée qui me semble intéressante ? 

 

À partir des années 1870, les autorités coloniales ont progressivement développé en Inde un self-government associant certaines élites indiennes à l’administration des régions directement contrôlées par les Britanniques par le biais d’élections au suffrage censitaire. Entre 3 et 11 % de la population a pu voter pour élire des représentants municipaux ou des députés au sein de conseils législatifs des provinces. Après 1935, des gouvernements locaux ont pu gérer les provinces.

 

Les leaders du Congrès ont ainsi bénéficié d’une expérience du pouvoir qu’ils ont pu mettre à profit lors de l’indépendance. Bien entendu, la latitude accordée aux Indiens pour s’autogouverner restait très limitée dans le cadre d’un système colonial qui conservait tous les traits d’une autocratie. Par ailleurs, la situation dans les États princiers, qui occupaient alors 3/5 du territoire de l’Inde britannique et environ 1/3 de sa population, dépendait des choix des princes, avec une grande diversité de situations.

 

Du fait du très faible développement des institutions scolaires pendant la période coloniale, l’écrasante majorité de la population indienne, à l’indépendance, était analphabète. L’Assemblée constituante qui a élaboré la Constitution de 1950 avait été élue au suffrage censitaire en 1946 et ne représentait donc qu’une toute petite partie de la population, la plus riche et la plus éduquée. Le dilemme que connurent les révolutionnaires français en 1792 se posa alors en Inde.

 

Fallait-il accorder le droit de vote à une masse illettrée ? Comment s’assurer que les élections seraient bien démocratiques ?

 

Le problème de l’Inde, à l’indépendance, n’était pas principalement d’ordre politique. Il relevait de l’ordre social et économique. La population indienne était extrêmement pauvre. Pour mobiliser les paysans et les ouvriers, le parti du Congrès avait accusé le système colonial d’être à l’origine de leur misère, en raison de l’exploitation à laquelle il avait soumis le pays.

 

Mais les revendications sociales concrètes pour un meilleur partage des richesses des paysans sans terre, des fermiers qui louaient les terres aux grands propriétaires, des ouvriers des usines textiles de Bombay ou de Calcutta, visaient d’abord des élites indiennes. Même si le Parti communiste, né en 1928, n’avait pas d’audience considérable à l’époque, il accompagnait l’insurrection paysanne du Telangana (1946-1951) et s’était déjà implanté au Kerala et au Bengale. La question de la réforme agraire, en particulier, était un sujet extrêmement sensible.

 

Nehru, en tant que socialiste, y était favorable, mais il devait composer avec les membres conservateurs de son parti, issus de la classe possédante. Il y avait donc un fort risque, si aucune mesure forte en faveur de la justice sociale n’était adoptée, que le pays se voit entraîné dans des troubles sociaux majeurs, voire dans une situation révolutionnaire. Le suffrage universel, organisé avec un extrême sérieux en dépit des difficultés logistiques rencontrées pour faire voter 173 millions d’Indiens, pouvait faire office d’exutoire et conférer au peuple un rôle majeur dans l’Inde nouvelle. On sait bien que toute la machinerie démocratique qui fut organisée alors et qui fonctionna plutôt bien se révéla pourtant incapable de réduire véritablement les inégalités.

 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un mouvement violent comme celui des naxalites, d’inspiration maoïste, s’est développé à partir de 1967 dans les campagnes de l’est et du centre. C’est aussi ce qui explique l’érosion progressive du soutien au Congrès dans les années 1980.

 

Est-ce que l’idéologie de l’hindutva (hindouité/indianité), visant comme vous l’écrivez à uniformiser l’Inde, ne serait pas après tout un mal nécessaire dans un pays composé d’autant d’États, de langues, de religions et qui en même temps doit tenir compte du fait que son environnement régional sécuritaire est d’une certaine manière menaçant (ou ressenti comme tel) pour sa stabilité ? Je pense notamment au Pakistan et à la Chine, deux pays avec lesquels l’Inde a dû encore récemment se confronter. 

 

En tant qu’historienne et étrangère de surcroît, je ne me risquerai pas à juger du bien-fondé de cette politique pour les Indiens eux-mêmes. Il est indéniable que l’Inde doit faire face à des défis sécuritaires qui l’obligent à renforcer l’unité nationale. On sait bien, par ailleurs, que de nouveaux récits civilisationnels se développent aujourd’hui partout dans le monde, et que, pour jouer sa partition, chaque grand pays est amené à lutter sur le terrain de l’identité. Ce que je constate, en étudiant la très longue histoire du monde indien (dont les limites géographiques dépassent l’actuelle Union indienne et incluent le Pakistan et le Bangladesh), c’est que la diversité n’est devenue un problème pour l’Inde qu’avec la confrontation avec l’Occident.

 

D’une certaine manière, c’est le prosélytisme chrétien et le complexe de supériorité des Européens colonisateurs qui ont poussé les Indiens à concevoir autrement un vivre-ensemble qui avait pu rester si longtemps marqué par l’acceptation des différences. Est-ce que ce basculement ne peut conduire qu’à l’effacement d’une partie des valeurs qui ont pu si longtemps animer les habitants de cette partie du monde, nourrir leur manière de concevoir la place des humains dans la nature, ou le rôle du politique ? C’est aux Indiens de répondre à cette question. Mais il ne faut pas oublier qu’ils sont plus de 1,4 milliard. Il ne s’agit pas des 20 millions de Français de l’époque de Louis XIV à qui on a imposé le catholicisme, ni des 39 millions de la fin du XIXe siècle qui, par l’école, cheminèrent vers l’uniformisation linguistique.

 

Peut-être que cet effort d’uniformisation culturelle peut, au contraire, conduire à un affaiblissement de ce qui fait la force et l’originalité de l’Inde dans le monde d’aujourd’hui.

 

En conclusion de votre ouvrage, vous observez (avec juste raison !) que « longtemps, les Français ont plutôt cultivé une fascination pour la Chine (e.g. que pour l’Inde) », ce qui peut en effet sembler paradoxal si l’on considère qu’au plan civilisationnel nous avons avec l’Inde des racines (indo-européennes) communes, et que ce pays demeure, quoi qu’on en dise (au contraire de la Chine), une démocratie au sens où nous l’entendons en Occident, comme l’a d’ailleurs montré sa dernière élection nationale où la domination du parti nationaliste de Narendra Modi s’est trouvée contestée par les urnes. Qu’en pensez-vous ?

 

C’est en effet une réalité que je constate et que je déplore, comme tous les Français qui aiment l’Inde et souhaitent que notre pays renforce ses liens avec elle. Il y eut un temps où les intellectuels français pouvaient voir en l’Inde des racines anciennes de notre propre civilisation. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. D’abord, parce que notre culture a aussi changé et s’est éloignée de ses référents gréco-romains et bibliques. On se trouve pris en étau entre une rationalité qui condamne par avance tout phénomène religieux comme suspect et dangereux par essence, et une tendance chauviniste de repli sur soi qui voudrait éviter toute contamination extérieure.

 

Ce n’est guère propice à des échanges avec un univers indien traversé de multiples contradictions, que l’on peine à enfermer dans des cases. J’ai toujours pensé que l’Europe était la bonne échelle pour dialoguer avec l’Inde. Le fédéralisme indien est une construction fascinante que les Européens auraient dû étudier davantage. À une époque, il y avait des demandes du côté indien pour échanger sur un plan institutionnel, mais cela n’a pas été compris en Europe. L’Inde, comme l’Europe, doit gérer le multilinguisme et négocier la place de l’anglais dans l’éducation et les échanges internes. Mais pour que les Français abordent l’Inde avec moins de préjugés et d’inquiétude, il faudrait d’abord développer les études sur ce pays, et pas seulement sur les questions politiques. Songez qu’il n’y a en France que deux postes à l’Université destinés à enseigner l’histoire de l’Inde. Le domaine indianiste est plutôt en perte de vitesse, y compris l’enseignement de la langue hindi, qui est pourtant la langue officielle de l’Union indienne, parlée par 40 % des Indiens.

 

Il faudrait aussi éviter de toujours juger l’Inde à travers nos modèles démocratiques ou notre idéal laïque, et rester toujours conscient que l’Inde a de multiples visages. La démocratie indienne n’est pas un calque de la nôtre. Par exemple, la discrimination positive y joue un rôle majeur. Le sécularisme indien n’est pas la laïcité française et on ne saurait juger ce qui le menace à l’aune de nos critères.

 

Je crois que nous avons besoin d’une observation neutre, d’échanges dans tous les domaines et de confiance. Peut-être que les échanges économiques, qui seront vitaux à l’avenir, donneront un nouvel élan à la relation franco-indienne qui devrait s’inscrire dans une relation Inde-Europe renforcée.

 

[1] Brève histoire de l’Inde – Du pays des mille dieux à la puissance mondiale, Champs histoire, Éditions Flammarion, Paris, 2025, 272 pages.

 

 

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Anne Viguier est agrégée d’histoire, maîtresse de conférences au département des études indiennes, sud-asiatiques et tibétaines de l’Inalco, et chercheuse au CESSMA. Elle a notamment publié en 2023 (rééd 2025) Brève histoire de l’Inde. Du pays des mille dieux à la puissance mondiale (Flammarion) et co-dirigé Encyclopédie des historiographies, Afriques, Amériques, Asies. Genre et sources, vol.1 (Presses de l’Inalco) en 2020-21.

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