
La reconfiguration de la diaspora tibétaine, identités et transmission en exil.
Propos recueillis par Jean-Raphaël Peytregnet
Jean-Raphaël Peytregnet : Professeure et responsable de la section Tibet à l’Inalco, vous conduisez avec d’autres collègues un projet de recherche à l’Agence Nationale de Recherche (ANR) qui porte sur « la reconfiguration de la diaspora tibétaine ». Qu’entendez-vous par « reconfiguration de la diaspora tibétaine » ? Comment se traduit concrètement cette « reconfiguration » ?
Françoise Robin : C’est justement ce que notre équipe DIASCO-TIB, portée par un financement de l’ANR, est en train d’étudier, en se concentrant, sans s’y limiter, au cas du pays d’accueil qu’est la France. Les exilés tibétains ne forment pas un bloc homogène. Ils viennent de plusieurs horizons : certains sont nés en Inde, de parents ou de grands-parents eux-mêmes réfugiés, d’autres sont nés au Tibet, d’autres encore en Occident. Parmi eux, certains sont originaires du Tibet dit « central », d’autres du Tibet de l’Est (la région appelée Kham) et d’autres encore, du Tibet du nord-est (l’Amdo). Certains ont eu un parcours religieux, d’autres sont des laïques. Si la grande majorité des Tibétains sont bouddhistes, ils peuvent appartenir à des courants différents du bouddhisme tibétain. Certains sont éduqués, d’autres analphabètes.
La diversité est intrinsèque à toute population, mais dans le cas des Tibétains il faut souligner une importante diversité linguistique. Le monde tibétophone est géographiquement vaste et peu peuplé, et donc éclaté entre grands groupes de dialectes qui ne permettent pas toujours une intercompréhension à l’oral – pour expliquer sa dispersion et sa diversité, on établit d’ailleurs souvent un parallèle avec le monde des langues romanes. Les Tibétains en France, dont le nombre, longtemps resté très limité, a significativement augmenté ces dernières années, aspirent-ils à reproduire cette diversité, souhaitent-ils la transmettre, ou au contraire s’orientent-ils vers une uniformisation ? De la même manière, les pratiques religieuses s’uniformisent-elles ou restent-elles distinctes selon l’origine familiale et régionale ? Enfin, quel type de « tibétanité » se maintient-il en France ? Y aura-t-il dilution au fil des générations, ou un maintien et éventuellement l’invention d’une singularité nouvellement élaborée en France, avec des « Franco-Tibétains » ou « Tibéto-Français » et si oui, qu’est-ce qui les définira ? Ce sont le type de questions que nous nous posons.
Je comprends de vos travaux à ce sujet que le terme « diaspora » employé à propos des émigrés tibétains résidant en France ou ailleurs n’est pas accepté par tous les Tibétains exilés. Pouvez-vous nous dire quelle en est la raison ?
Le débat terminologique a lieu entre quelques chercheurs tibétains en sciences humaines, qui sont en exil et s’expriment en anglais. Mais il est difficile d’apporter une réponse précise : en anglais comme en français, le terme « diaspora » connaît plusieurs acceptions, qui évoluent selon les chercheurs et avec le temps.
De quelle définition de « diaspora » parle-t-on ? D’autre part, le mot « diaspora » n’est pas lui-même bien arrêté en tibétain. Plusieurs termes sont en concurrence et connotent plus la notion d’exil et la condition de réfugié que le concept de diaspora, montrant bien que la notion est encore en train d’être échafaudée.
Il suffit pour cela de consulter le dictionnaire terminologique tibétain en ligne, un dictionnaire visant à la standardisation des néologismes, élaboré conjointement par quatorze institutions majeures tibétaines sises en exil (organisations relevant des sphères scientifique, culturelle, éducative, journalistique, etc.), sous l’égide du gouvernement tibétain en exil.
La langue tibétaine propose pas moins de quatre traductions pour « diaspora ». La première est tsänchöl (བཙན་བྱོལ།) qui signifie littéralement « errance contrainte », et sert souvent à traduire « exil ». La seconde, yülgyar (ཡུལ་གྱར།), peut se traduire par « errance géographique », avec un sens proche du premier terme, puisqu’il est question d’errance avec la connotation supplémentaire de désorientation. La troisième est chenjor (བྱེས་འབྱོར།) que l’on peut traduire par « arrivé au loin » avec une idée de déracinement d’avec son lieu d’origine ; enfin la quatrième, kyabchöl (སྐྱབས་བཅོལ།), combine « refuge » (dans le sens de « sauvetage ») et « confier » : on s’en remet à autrui comme lieu de refuge. Toutefois, ces termes restent assez techniques et ne sont pas réellement passés dans la vie courante, sauf le premier qui figure dans le nom du « Gouvernement tibétain en exil » (བཙན་བྱོལ་བོད་གཞུང་།) et le quatrième (kyapchöl) qui est le terme en vigueur pour rendre « refuge », « exil » ou « asile ». En résumé, l’idée même de dispersion qui est au cœur de la notion de diaspora ne semble pas entrer dans ces néologismes.
Vous évoquez le risque d’une érosion religio-culturelle et linguistique pour les deuxième ou troisième générations de Tibétains nés dans les années 1970 et dont les premiers membres de leurs familles sont arrivés en France au tout début des années 1960. En quoi ce risque est-il réel ?
Pour mieux saisir ce risque d’érosion, il faut faire un détour par l’Inde. Sous l’impulsion initiale de Nehru, l’Inde a accueilli depuis 1959 plusieurs dizaines de milliers de Tibétains. Par ailleurs, peut-être parce qu’elle est elle-même diverse et organisée politiquement comme une fédération, elle a compris la nécessité de maintenir des structures et des institutions tibétaines en exil, sous la houlette du gouvernement tibétain dit du « Ganden Phodrang » (celui que dirigeaient les Dalaï-Lamas).
Bien sûr, tout n’a pas été simple au sein même des Tibétains en exil puisque, comme nous l’avons vu, ils possédaient des identités et des allégeances politiques régionales marquées, comme l’a montré T. W. Dhompa récemment. Toutefois, cela a plutôt bien fonctionné.
La situation en France est tout autre : l’État français n’encourage pas les particularismes, notamment chez les populations immigrées. Le risque de perte linguistique est donc grand. Les adultes de la communauté tibétaine, dont beaucoup sont très attachés à leur langue, mettent en place des initiatives « glottopolotiques », pour reprendre un terme proposé par le sociolinguiste S. Akin, par exemple des cours de tibétain le mercredi ou le week-end.
D’après nos recherches préliminaires, environ huit cents enfants les suivent. Ces initiatives communautaires bénéficient souvent de relais locaux (prêt de salle par des mairies, relais associatif) mais la demande officielle d’intégration d’une épreuve de tibétain au bac (langue vivante 3) n’a pour l’instant pas abouti. Or, au Tibet même, la « dévitalisation linguistique », pour reprendre un terme proposé par C. Simon, membre de l’équipe DIASCO-TIB, dans une publication à paraître, est réelle. L’érosion culturelle et linguistique n’est pas directement liée à l’effectif numérique d’une population donnée, mais bien plus à sa concentration vis-à-vis d’autres populations et aux soutiens institutionnels dont elle peut ou non bénéficier (facteurs 3 et 7 de la vitalité linguistique d’après l’UNESCO).
En outre, la circulation des populations entre Tibet et France — un facteur qui pourrait potentiellement favoriser la transmission culturelle en France — est quasiment impossible : les Tibétains étant majoritairement réfugiés politiques, ils sont protégés par la France et n’ont pas le droit de retourner au Tibet ; même pour celles et ceux qui ont acquis la nationalité française au cours des années 2000, il existe des obstacles administratifs majeurs pour obtenir un visa pour la Chine ; les Tibétains du Tibet sont quant à eux pour la plupart privés de passeport par les autorités chinoises et ne peuvent pas sortir du Tibet.
Or c’est souvent à l’occasion de séjours dans la famille restée sur place que la pratique linguistique se renforce, de même que les liens familiaux transnationaux. Pour ce qui est de la communication à distance, les appels téléphoniques et les réseaux sociaux des Tibétains de Chine sont sous une extrême surveillance et de nombreux réfugiés ici ont renoncé à appeler leurs proches.
C’est maintenant l’Inde avec sa communauté tibétaine forte d’environ 60 000 personnes et son réseau d’écoles tibétaines mis en place pour les réfugiés qui fait office de site de maintien linguistique, certains parents de France y envoyant leurs enfants pendant les vacances.
Sur le plan religieux, s’il existe en France de nombreux monastères et centres relevant du bouddhisme tibétain, la pratique religieuse y est toutefois adaptée pour les néo-pratiquants, les convertis occidentaux, et n’abrite que peu de moniales ou moines tibétains. La pratique « à l’occidentale » ne ressemble guère à ce qui se fait au Tibet même ou dans les monastères reconstruits en exil, principalement en Inde. En dehors de l’espace strictement domestique, les enfants tibétains sont donc coupés d’une pratique religieuse (gestes, prières, rituels collectifs) dans laquelle les parents ont baigné et qui, pour beaucoup, les a construits en tant que Tibétains.
Prenons par exemple les funérailles : quand un Tibétain décède, sa famille allume des dizaines, des centaines de lampes à beurre dans des endroits dédiés, et fait des prières, souvent collectives. Un tel lieu est inexistant ici. Les Tibétains compensent en passant commande de rituels en Inde, au Népal ou au Tibet, mais cela reste des pratiques à distance, auxquelles la famille ne peut pas se joindre physiquement.
Le domaine où les Tibétains ont réussi en France (et ailleurs en exil en Europe) à recréer un environnement qui leur est familier est celui de l’alimentation et de la restauration : les restaurants tibétains fourmillent maintenant à Paris, sans compter les vendeurs et vendeuses qui proposent dans les parcs, ou par des réseaux informels, de la tsampa (farine d’orge grillée), base d’alimentation tibétaine, ou bien du fromage séché, ou encore du laphing (nouilles froides à base de haricot mungo). Un autre est celui des arts de la scène, dont il sera question plus bas.
Qu’en est-il de l’intégration ou de l’assimilation de la communauté tibétaine en France ? Il semblerait qu’en son sein une pression sociale s’exerce pour encourager les mariages intracommunautaires en réponse à un sentiment fondé ou pas de péril démographique. Qu’en est-il ? N’y a-t-il pas risque de ghettoïsation dans le sens contraire ?
Audrey G. Prost, dont la thèse soutenue en 2003 portait sur les changements sociaux et la médecine parmi les Tibétains de Dharamsala (en Inde), écrivait : "The Tibetan exile community […] strives to maintain an ideal of strict Tibetan endogamy, although in practice marriages with Indians, Nepalis and foreigners do happen and are sanctioned as long as they are seen to be technically hypergamous".
D’après une enquête menée par notre équipe, les Tibétains en France se marient en effet très fréquemment entre eux (pour beaucoup d’entre eux, avant leur arrivée) et ont souvent deux ou trois enfants. La raison en est également pratique : la migration en France est récente et rares sont les Tibétains adultes à se sentir assez à l’aise en français pour épouser quelqu’un qui n’est pas de leur communauté, sans parler des différences culturelles assez marquées.
Il est possible aussi que la perception d’une civilisation et d’une langue en perdition en raison de la situation politique au Tibet même, sous domination chinoise, et la très haute estime dans laquelle les Tibétains tiennent leur propre civilisation, contribue à encourager des mariages entre Tibétains, dans l’idée qu’une union entre Tibétains permettra d’éduquer les enfants dans la culture et la langue tibétaine, alors qu’une union mixte est plus risquée sur ce plan-là. On peut s’attendre à ce que les enfants tibétains nés et socialisés en France ne poursuivent pas cette stratégie matrimoniale.
Quoi qu’il en soit, le terme de « ghettoïsation » est certainement trop fort pour une communauté assez dispersée sur le territoire, où les deux parents travaillent en grande majorité en milieu non tibétain et où les enfants suivent en général une scolarité tout à fait normale dans les écoles de la République, avec une forte emphase mise par les parents sur la réussite scolaire.
Dans ce que j’ai pu lire de vos travaux, vous évoquez à un endroit, je vous cite, « on peut augurer que l’impératif de la préservation identitaire très marquée dans « l’ADN » des Tibétains en exil depuis 1959 (date du soulèvement tibétain à Lhassa et de la fuite en exil en Inde du XIVe Dalaï-lama), demeure a fortiori avec l’évanouissement progressif d’une perspective de retour (au Tibet) ». Comment cette « préservation identitaire » se manifeste-t-elle en France ? Quels moyens pour ce faire sont mis en œuvre par la communauté tibétaine ?
Outre les écoles déjà citées plus haut, on peut citer les fêtes communautaires (mais ouvertes à tous et toutes) qui rythment l’année tibétaine et sont organisées par les associations en exil. On peut mentionner par exemple le Nouvel an (lunaire), vers février, la fête du Tibet et des peuples de l’Himalaya en juin à la Pagode de Vincennes, l’anniversaire du Dalaï-lama en juillet, la commémoration du Prix Nobel de la Paix (attribué au DaIaï-lama en 1989), en décembre. Les manifestations commémorant le soulèvement tibétain de Lhassa en 1959, le 10 mars, constituent également un moment de rencontre, plus grave bien sûr. Les associations régionales proposent également « leur » nouvel an, ainsi que les associations d’anciens élèves des écoles tibétaines en exil. Celles-ci organisent notamment chaque année une fête pour célébrer les néo-bacheliers de la communauté.
Enfin, phénomène assez nouveau en France et qui peut sembler anecdotique mais ne l’est pas, les jeunes (et moins jeunes) Tibétains aiment se retrouver les mercredis après-midi et les dimanches, aux Jardins d’Eole, dans le 19e arrondissement de Paris, pour danser le « gorshey » (tib. སྒོར་གཞས།), des rondes qui rassemblent parfois tant de participants qu’elles doivent se répartir en plusieurs cercles concentriques. Ces rondes sont le moment de convivialité de la jeunesse tibétaine, où on entend des chants tibétains, où les corps s’approprient une chorégraphie « folklorique » tibétaine, parfois en vêtements traditionnels tibétains : en résumé, il s’agit de recentrer corps, parole et esprit (pour reprendre une triade tibétaine connue) autour d’une manifestation culturelle proprement tibétaine, dans une ambiance festive.
À côté des danseurs, des dizaines, des centaines de Tibétains se retrouvent, les uns jouant aux dés, les autres buvant du thé au beurre, d’autres encore vendant des mets proprement tibétains faits maison (laphing, tsampa, fromage séché). C’est toute une micro-société qui se reconstitue et se retrouve ainsi quelques heures en mobilisant tous les sens vers la culture tibétaine : les sons et la voix, le spectacle, les goûts, la gestuelle, la convivialité.
On imaginerait que la communauté tibétaine en France élise domicile dans les régions montagneuses de notre pays, les Alpes ou les Pyrénées. Or il semble que celle-ci soit plutôt encline à s’installer à Paris ou en région parisienne. Comment l’expliquez-vous ?
Les Tibétains suivent en cela la tendance constatée au sein de la population française, également très concentrée dans l’espace des grandes aires urbaines (à 90 % pour la population immigrée et à 82 % pour la population non immigrée). Bien qu’originaires de Haute Asie, les Tibétains, avant d’arriver en France, passent souvent par un séjour de plusieurs années en Asie du Sud, quand ils n’y ont pas grandi : pour certains, ils connaissent mieux la vie dans les basses terres indiennes que la vie en montagne. De plus, s’ils ont suivi une éducation dans une des écoles du réseau mis en place en Asie du Sud, ils n’ont pas d’expérience de la vie rurale, sinon lors du retour chez leurs parents lors des vacances.
Qui plus est, même si au Tibet ils ont vécu en montagne, ce n'était pas le même type d’existence du tout. Certes, les Tibétains de France apprécient toujours d’aller en zone de montagne pour les vacances, mais rares sont ceux qui s’y installent. De plus, nos petits villages de montagne sont difficiles d’accès. Surtout, leur bassin d’emploi est très limité et, comme la plupart des gens actuellement, peu aspirent à une vie d’agriculteur ou d’éleveur (dans un contexte, notamment réglementaire mais bien sûr au niveau des pratiques professionnelles en général, très différent de ce qu’ils et elles pourraient avoir connu au Tibet).
Enfin, on ne sait peut-être pas que les Tibétains arrivant en France pour demander l’asile politique viennent via des réseaux de passeurs – pour rappel, les Tibétains ne détiennent pas de passeport, puisque l’État chinois ne délivre pas de passeport aux Tibétains, que les Tibétains vivant au Népal n’ont pas de statut officiel et que peu de Tibétains ont demandé la nationalité indienne. Dès qu’ils posent le pied en France, ils doivent rembourser une dette importante, contractée pour obtenir leur faux passeport, le visa qui y est apposé, et le trajet jusqu’ici. L’urgence est donc de rembourser cette somme au plus vite, car les intérêts courent.
Une fois obtenu le statut de réfugié politique, au bout de quelques mois, ils peuvent commencer à travailler. Or, ils ne parlent pas français à leur arrivée. Cela peut paraître étonnant et paradoxal, mais c’est dans les restaurants chinois que la plupart trouvent au départ à être embauchés. En effet, ils comprennent en général le chinois et, pour les employeurs chinois, sont une main-d'œuvre peu exigeante mais avec des papiers en règle. Ceci explique que les Tibétains s’installent de préférence à Paris et en région parisienne, ou dans quelques autres villes de France (Strasbourg par exemple).
Si vous fréquentez des restaurants asiatiques tenus par des Chinois, qu’ils servent de la cuisine chinoise, japonaise ou coréenne, il n’est pas rare de tomber sur des serveurs ou des cuisiniers tibétains, en province aussi, comme j’en ai fait plusieurs fois l’expérience.
Les données de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) publiées début 2024 (concernant donc 2023), soulignent que les ressortissants de la République populaire de Chine bénéficient d’un taux d’accord parmi les plus élevés. Or la majorité de ces personnes sont des Tibétains, ce qui indique une forte protection accordée par la France aux demandeurs d’asile d’origine tibétaine. La même tendance s’observe-t-elle dans les autres pays d’Europe comme la Suisse qui est aussi un lieu d’asile traditionnel des Tibétains ?
Les apports annuels publics de l’OFPRA classent les demandes d’asile par pays d’origine et les Tibétains apparaissent donc dans la liste sous la section « Chine ». Ils sont alors désignés tantôt comme « demandeurs d’origine tibétaine », tantôt comme « ressortissants tibétains », ou encore « ressortissants chinois d’origine tibétaine ».
La Suisse a été le premier pays d’Europe à accueillir les Tibétains, avec six cents réfugiés dès les années 1960, mais on note un durcissement depuis 2014. Il n’est pas rare de trouver maintenant en France des demandeurs d’asile tibétains qui ont été déboutés en Suisse.
Enfin, ces informations seraient incomplètes si nous n’évoquions pas brièvement les raisons pour lesquelles les Tibétains sont de plus en plus nombreux à demander l’asile en France depuis la fin des années 2000 : de nombreux Tibétains réfugiés en Inde et au Népal se lancent dans un deuxième exil.
Le facteur principal pour quitter l’Asie du Sud est lié à l’âge du Dalaï-Lama : ce dernier, né en 1935, ne sera pas toujours présent pour préserver l’intérêt de sa communauté exilée en Inde ou au Népal, pays qui, rappelons-le, n’ont pas ratifié la Convention de Genève de 1951 ni celle de 1967. Les Tibétains sont actuellement bien accueillis et tolérés en Inde mais ils craignent que, une fois leur maître spirituel disparu, cette tolérance ne soit plus qu’un souvenir. Le cas du Népal est assez symptomatique de leur vulnérabilité. Ce pays, frontalier du Tibet, a entretenu des relations culturelles et commerciales avec les Tibétains depuis plus de mille ans (sans compter que les zones nord du Népal, dans l’Himalaya, sont de culture tibétaine).
Il a donc accueilli les réfugiés tibétains à partir de 1959. Toutefois, depuis la chute de la monarchie en 1996, le Népal est passé peu à peu sous influence de la République populaire de Chine et multiplie les signes d’hostilité envers les Tibétains. Alors que Bouddha, banlieue iconique du bouddhisme dans la vallée de Katmandou, était comme un petit Tibet jusque dans les années 2000, il a été depuis deux décennies abandonné par sa population de réfugiés tibétains, qui partent vers l’Inde ou, le plus souvent, un pays occidental.
La France (tout comme la Belgique) ayant la réputation d’offrir un cadre propice pour démarrer une nouvelle vie, les Tibétains y affluent, alors que ce n’est pas le cas pour l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, ou l’Angleterre, dont la population tibétaine est réduite et la vie communautaire, moins riche. Les États-Unis qui étaient un pays classique de migration tibétaine sont peut-être devenus moins attractifs avec la politique migratoire de l’administration Trump. Le Canada reste un pays d’élection, en raison entre autres de sa population tibétaine déjà nombreuse, notamment à Toronto.
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DIASCO-TIB signifie « Convergences diasporiques : un cas d’étude sur les réfugiés tibétains », un projet de recherche multidisciplinaire soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) pour la période 2024-2028 et dirigé par le Pr. Françoise Robin, avec Camille Simon et Anne-Sophie Bentz. Il est hébergé par l’Institut français de recherche sur l’Asie orientale (IFRAE/UMR 8043), en partenariat avec le Centre d’études des sciences sociales sur les mondes africain, américain et asiatique (CESSMA/UMR 245) et le laboratoire de recherche Langues et cultures de la tradition orale (LACITO/UMR 7107).
DIASCO-TIB se propose d’analyser les différents schémas de convergence linguistique, spatiale et sociale en jeu chez les Tibétains exilés. L’hypothèse centrale du projet est que dans le contexte d’un « moment diasporique », une dispersion spatiale accrue peut paradoxalement déclencher des processus accrus de convergence sociale et linguistique. Les tendances migratoires rapides, de l’Asie du Sud vers l’Europe et l’Amérique du Nord, ont déjà conduit à une reconfiguration spatiale à grande échelle de cette diaspora au 21ème siècle, la France devenant un centre majeur dans le réseau diasporique tibétain multipolaire. Nos recherches sont menées principalement en France, mais aussi dans les pays européens voisins ainsi qu’au Canada et en Inde.
DIASCO-TIB examine divers domaines, dont les langues et les pratiques linguistiques, les réseaux sociaux et économiques translocaux, les formes de représentation collective (dans les sphères politiques, civiques ou artistiques) et les pratiques religieuses. Le long des convergences attendues, des lignes de segmentation seront également observées alors qu’elles se cristallisent pour reconfigurer les pratiques linguistiques et sociales communes mais plurielles de la diaspora tibétaine dans ses contextes d’inscription variés. Pour en savoir plus sur les membres du projet DIASCO-TIB, veuillez consulter la page Équipe de recherche. Lien permanent vers le résumé du projet sur le site de l’ANR : https://anr.fr/Project-ANR-23-CE41-0017.