Entretien Nouveaux Regards avec Emmanuel Véron

L'Asie face au nouvel âge nucléaire, quel avenir ?

 

Propos recueillis par Jean-Raphaël Peytregnet

 

Jean-Raphaël Peytregnet : 80 ans après le largage par les États-Unis de bombes atomiques sur Hiroshima puis Nagasaki, force est de constater une recrudescence de crises opposant, ou risquant d’opposer, les puissances nucléaires les unes contre les autres (Russie vs États-Unis, Inde vs Pakistan, Chine vs États-Unis/Taïwan, Corée du Nord vs États-Unis/Corée du Sud/Japon, etc.). C’est le cas notamment, pour ce qui concerne l’Asie, de la Corée du Nord qui en 2003 s’est retirée du Traité de Non-prolifération Nucléaire (TNP) pour finir par se doter en 2017 de la capacité de frapper le territoire des États-Unis avec un missile ICBM (Intercontinental Ballistic Missile). Au-delà de cet exemple, quelle est votre analyse sur la prolifération nucléaire en Asie dans ses développements les plus récents ? 

 

Emmanuel Véron : L’Asie fait figure de singularité, d’une part, comme vous le rappelez par l’usage de l’arme atomique, les deux bombes larguées par les États-Unis en août 1945 sur les villes d’Hiroshima puis de Nagasaki, d’autre part, aujourd’hui par la forte concentration des enjeux stratégiques et de compétition internationale, dont la montée en puissance des arsenaux conventionnels et des armes nucléaires incarnent les piliers militaro-stratégiques. Historiquement, l’immense région Asie-Pacifique a été un espace d’une série d’essais américains, britanniques et français, notamment dans le Pacifique Sud. La prolifération la plus rapide, la plus forte, se situe bien en Asie.

 

La prolifération nucléaire en Asie est une réalité croissante. L’ère du désarmement est révolue. D’abord, la Chine double son arsenal, passant de 600 ogives en 2025 à un horizon de 1000 ogives en 2030, puis la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan augmentent également leurs stocks. En plus de cette prolifération verticale (augmentation des arsenaux d’États dotés), la modernisation des armes est également à l’œuvre dans l’ensemble de l’Asie nucléaire.

 

Enfin, la prolifération horizontale, c’est-à-dire, l’accession d’un nouvel État à la capacité nucléaire militaire soit, par ses propres moyens, soit par l’acquisition de moyens, de techniques et de matériels auprès d’un État doté, est un sujet stratégique récurrent en Asie, notamment en écho à la prolifération verticale de la Chine, de la Corée du Nord.

 

L’expansion des arsenaux conduit depuis plus d’une décennie à analyser la dissuasion au prisme d’un « nouvel âge nucléaire » ou « troisième âge nucléaire ». Le troisième âge nucléaire a été caractérisé par Thérèse Delpech (1948-2012) comme une ère de « piraterie stratégique », marquée par l'entrée dans le paysage stratégique de nouveaux États dotés, l'érosion des accords de non-prolifération et de contrôle des armements et le développement d’« armes non nucléaires stratégiques ».

 

Ces dynamiques, centrées sur des tensions régionales comme en Asie du Sud (Inde-Pakistan) et de l’Est (Chine-Corée du Nord), stimulent une modernisation et une course régionale, avec des risques d'escalade et un défi au Traité de Non-Prolifération (TNP).

 

L’expansion significative de l’arsenal chinois, renforçant sa position de puissance nucléaire majeure induit une recomposition des politiques de défense régionales (Japon, Corée du Sud et Inde) et un repositionnement américain. La trajectoire de la Corée du Nord (estimation de l’arsenal à hauteur de 50 têtes), malgré les sanctions internationales dessine une poursuite du développement de ses capacités balistiques et nucléaires, avec en toile de fond l’équation chinoise et russe, y compris pakistanaise depuis les débuts de son programme.

 

Enfin, Inde et Pakistan inscrits dans une rivalité historique et doctrinale, avec Islamabad cherchant une dissuasion tactique face à New Delhi, qui, quant à elle, se concentre davantage sur la dissuasion politique. Selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), il y aurait une quasi-parité dans les volumes de têtes : 172 en Inde et 170 au Pakistan. Aucun des deux pays n’est signataire du Traité de Non-Prolifération nucléaire.

 

La prolifération chinoise, et la rivalité stratégique indo-pakistanaise aujourd’hui et demain se nourrissent mutuellement.

 

Les tensions nucléaires en Asie (mais également au Moyen-Orient, avec Israël, mais aussi l’Iran, l’Arabie Saoudite, voire la Turquie) s’accroissent avec des dynamiques singulières à chaque théâtre. Il est bien question d’une multipolarité nucléaire, plus instable, plus complexe que la dissuasion/prolifération durant la guerre Froide et les équilibres entre les deux blocs. Enfin, nous pouvons rappeler que l’intérêt pour le nucléaire civil d’une partie d’États en Asie (Asie du Sud-Est) suggère parfois des interrogations entre énergie civile et potentiels programmes militaires, par un détournement des usages et de l’ingénierie atomicienne. La différence repose essentiellement sur le degré de concentration en uranium 235. Une installation civile peut produire et être transformée en installation militaire (cf. programme iranien).

 

Le TNP engage les 190 pays (sur 193) qui en sont parties à ne transférer l’arme nucléaire à aucun pays. Peut-on considérer qu’il reste un instrument efficace pour lutter contre la prolifération nucléaire si l’on considère que celui-ci n’est pas parvenu à empêcher l’Inde et le Pakistan - qui à ce jour n’y ont toujours pas adhéré - de se doter de l’arme nucléaire dans les années 1990 ? À en croire par ailleurs le Pentagone et l’Institut International sur la Paix de Stockholm (SIPRI), la Chine continuerait à développer ses capacités nucléaires et pourrait disposer à l’horizon 2035 de quelque 1500 ogives (soit environ le tiers de l’arsenal russe) contre 500 en janvier 2024. C’est aussi le cas de l’Inde et du Pakistan qui semblent eux aussi renforcer leur arsenal nucléaire avec de nouveaux vecteurs en cours de développement, selon une étude menée par le Nuclear Information Project de la Federation of American Scientists.

 

Le TNP est l'accord de contrôle des armements le plus largement soutenu. À ce jour, quatre États n'ont pas signé le TNP : il s'agit de l'Inde, du Soudan du Sud, d’Israël et du Pakistan. Il est à noter également que la Corée du Nord a annoncé sa volonté de se retirer du TNP. Le TNP est conclu en 1968 et connaît une deuxième jeunesse après 1991. Il y a également le TICEN (Traité d’interdiction complète des essais nucléaires) (1996) qui vise à bannir tous les tests et le TIAN (Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires) (2021) qui en interdit la possession et l’utilisation, mais n’est pas encore en vigueur par manque de ratifications.

 

Le TNP n’est pas complètement caduc. Par exemple, les armes nucléaires américaines réputées être sur les territoires allemand, italien, turc, néerlandais et belge (nations dites DCA pour Dual-Capable Aircraft – armes du type bombes à gravité) sont sous le contrôle permanent des États-Unis en accord avec le TNP.

 

En revanche, les fortes divergences et ruptures internationales, notamment au sein du CSNU, c’est-à-dire, la cohésion et l’autorité du « directoire nucléaire » pour produire des normes de conduite et veiller au respect du Traité de Non-Prolifération (TNP) sont compromises. Le démantèlement ou la dénonciation des principaux traités de désarmement nucléaire sont majeurs et illustrent la grammaire internationale depuis une à deux décennies, alors que le TNP était réputé être la pierre angulaire de la sécurité nucléaire mondiale.

 

Le poids géopolitique croissant de la Chine depuis deux décennies, son « arsenalisation » (conventionnelle et nucléaire) soutenue et continue participent à la recomposition des équilibres internationaux, d’une grammaire datant de la guerre Froide et ce que nous mentionnons plus haut, « le nouvel âge nucléaire », cherchant une forme, à terme, de parité avec les forces américaines, si l’on ajoute les arsenaux russes, voire nord-coréens et/ou pakistanais.

 

Les sources américaines, notamment du Department of War (anciennement Département de la Défense, avant Trump II), rappellent un horizon de 1500 têtes pour 2035.

 

La modernisation de l'arsenal nucléaire de la Chine s’est, à la fois, accélérée et élargie ces dernières années. Au cours des cinq dernières années, la Chine a considérablement étoffé son programme de modernisation nucléaire en déployant davantage de types et un plus grand nombre d'armes nucléaires que jamais.

 

La Chine a continué à développer ses trois nouveaux champs de silos (Yumen dans la province du Gansu, Hami dans celle du Xinjiang, Yulin à proximité de l’Ordos) pour ses missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) à propergol solide, à élargir la construction de nouveaux silos pour ses ICBM DF-5 à propergol liquide, à développer de nouvelles variantes d'ICBM et de systèmes de livraison stratégiques avancés, et a probablement produit des ogives excédentaires pour un éventuel emploi sur ces systèmes une fois déployés.

 

La Chine a également élargi son arsenal de missiles balistiques à portée intermédiaire DF-26, qui semble avoir complètement remplacé le DF-21 de portée moyenne dans son rôle nucléaire. En mer, la Chine a modernisé ses sous-marins lanceurs d'engins de type 094 avec le missile balistique JL-3 à plus longue portée. De plus, la Chine a récemment réaffecté une mission nucléaire opérationnelle à ses bombardiers et développe un missile balistique lancé par avion qui pourrait avoir des capacités nucléaires.

 

Au total, l'expansion nucléaire de la Chine est l'une des plus importantes et des plus rapides parmi les neuf États dotés d'armes nucléaires. Le Bulletin of the Atomic Scientists estime que la Chine a constitué un stock d'environ 600 ogives nucléaires destinées à être transportées par des missiles balistiques terrestres, des missiles balistiques navals et des bombardiers.

 

Ainsi c’est l’ensemble de la triade qui est modernisé. Le défilé militaire du 3 septembre 2025 à Pékin a d’ailleurs donné à voir l’étendue d’une large partie de ses modernisations et de ses armes.  Le Pentagone a indiqué en 2024 que le stock nucléaire chinois avait « dépassé les 600 ogives opérationnelles à la mi-2024 » (Département de la Défense des États-Unis, 2024).

 

Cependant, les ogives chinoises ne sont pas « opérationnelles » à l’inverse des ogives nucléaires américaines et russes déployées sur des missiles et sur des bases de bombardiers ; la quasi-totalité des ogives chinoises seraient stockées séparément des lanceurs.

 

L'Inde continue de moderniser son arsenal nucléaire, avec au moins quatre nouveaux systèmes d'armes et plusieurs nouvelles plateformes de lancement en développement pour compléter ou remplacer les avions, les systèmes terrestres et les systèmes maritimes existants capables de transporter des armes nucléaires.

 

Plusieurs de ces systèmes sont sur le point d'être achevés et seraient bientôt déployés. Le Bulletin of the Atomic Scientists estime que l'Inde a peut-être produit suffisamment de plutonium militaire pour 130 à 210 ogives nucléaires, mais n'en a probablement produit qu'environ 172, bien que le stock d'ogives du pays soit susceptible de croître.

 

L'Inde continue de moderniser son arsenal d'armes nucléaires et de rendre opérationnelle sa triade naissante. Le Bulletin of the Atomic Scientists estime que l'Inde exploite actuellement huit systèmes différents capables de transporter des armes nucléaires : deux avions, cinq missiles balistiques terrestres et un missile balistique maritime.

 

Au moins cinq autres systèmes sont en développement, dont la plupart devraient être achevés prochainement et déployés auprès des forces armées.

 

Le Pakistan poursuit la modernisation progressive de son arsenal nucléaire, avec des systèmes de lancement améliorés et nouveaux, et une industrie de production de matières fissiles en pleine expansion. L'analyse d'images satellites commerciales de constructions sur les garnisons de l'armée de terre et les bases aériennes pakistanaises révèle ce qui semble être des lanceurs et des installations plus récents, potentiellement liés aux forces nucléaires du Pakistan, bien que les informations officielles sur les unités nucléaires pakistanaises soient rares. Le Bulletin of the Atomic Scientists estime que le Pakistan dispose d'un stock d'armes nucléaires d'environ 170 ogives.

 

Cette estimation comporte une marge d'incertitude au regard du caractère peu transparent de la prolifération dans cet environnement stratégique. Avec plusieurs nouveaux vecteurs en développement, quatre réacteurs de production de plutonium et une infrastructure d'enrichissement d'uranium en expansion, le stock d'armes du Pakistan pourrait encore augmenter au cours des prochaines années.

 

L'ampleur de cette augmentation dépendra de plusieurs facteurs, notamment du nombre de lanceurs nucléaires que le Pakistan prévoit de déployer, de l'évolution de sa stratégie nucléaire et de la croissance de l'arsenal nucléaire indien.

 

La Corée du Nord a réalisé de considérables avancées au cours des deux dernières décennies dans le développement de son arsenal nucléaire, comme levier politique face aux États-Unis.

 

Depuis 2006, elle a procédé à six essais nucléaires, actualisé sa doctrine nucléaire afin de souligner le rôle irréversible des armes nucléaires pour sa sécurité nationale et poursuivi le déploiement de divers nouveaux missiles testés en vol depuis de nouvelles plateformes de lancement. Il est largement admis que la Corée du Nord dispose d'ogives nucléaires opérationnelles pour ses missiles à courte et moyenne portée, ainsi que possiblement pour ses missiles à plus longue portée, bien que cette dernière capacité n'ait pas encore été démontrée publiquement.

 

Selon le Bulletin of the Atomic Scientists, l’incertitude demeure quant aux missiles nord-coréens déployés dotés d'une capacité nucléaire opérationnelle. Cependant, il est admis que le régime entend se doter d'un arsenal nucléaire opérationnel capable de menacer des cibles en Asie de l'Est, aux États-Unis et en Europe.

 

En 2021, Kim Jong-un a annoncé plusieurs objectifs stratégiques clés pour le programme d'armement nucléaire nord-coréen : 1) la production d'ogives nucléaires de très grande taille ; 2) la production d'armes nucléaires plus petites et plus légères à usage tactique ; 3) l'amélioration des capacités de frappe de précision et de portée ; 4) l'introduction d'ogives hypersoniques planantes ; 5) le développement de fusées balistiques intercontinentales, sous-marines et terrestres à propergol solide ; et 6) l'introduction d'un sous-marin à propulsion nucléaire et d'une arme nucléaire stratégique à lancement sous-marin.

 

Malgré ces précisions, l’évaluation réelle et précise des avancées et des capacités du régime demeure floue. L’intensification des relations entre la Russie et la Corée du Nord (avec en toile de fond Pékin) à l’aune de la guerre en Ukraine pourrait contribuer à la montée en gamme du programme balistique et nucléaire nord-coréen.

 

Peut-on dire que l’invasion russe de l’Ukraine - pays qui s’était définitivement défait des armes nucléaires stationnées sur son sol en 1996 - a contribué à sa manière à l’accélération de la prolifération nucléaire dans le monde ? Ou tout au moins à une prise en considération que seule l’arme nucléaire est en mesure de s’offrir comme un moyen suffisamment dissuasif pour s’éviter toute agression par un pays tiers ? Par ailleurs, nous avons vu qu’en échange du soutien militaire de Pyongyang dans ce conflit avec l’Ukraine, Moscou a mis fin à sa coopération, certes limitée, avec les États-Unis visant à freiner les ambitions nord-coréennes, allant même jusqu’à utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité des Nations Unies pour bloquer la surveillance par l’ONU de l’application des sanctions prises par la communauté internationale à l’encontre de la Corée du Nord liées au développement de son programme nucléaire militaire. Que peut-on en conclure ?

 

L’une des caractéristiques du « troisième âge nucléaire » est la compétition sans contrainte. Dans un article récent, Louis Gautier [1] rappelait : « Le troisième âge nucléaire est en effet caractérisé par la reprise d’une course aux armements effrénée, la compétition stratégique entre blocs de puissances et un relâchement des disciplines de prudence jusque-là fortement intériorisées par les États nucléaires…

 

Dans le troisième âge nucléaire, il n’y a plus ni chefs de file, ni directoire. » Cette nouvelle course et compétition correspond à une désinhibition généralisée et un chantage ou une intimidation à dimension nucléaire. Enfin, concernant la guerre en Ukraine, le chantage au nucléaire se double d’une forme de sanctuarisation de théâtre, « une sanctuarisation agressive » où l’arme est utilisée à des fins de conquête et de coercition.

 

Ceci pourrait constituer un précédent, notamment dans le cadre stratégique de Taïwan. Au regard de la coopération sino-russe, des échanges et retours d’expérience sur la guerre en Ukraine, Pékin est susceptible de s’inspirer de la Russie dans cette logique de « sanctuarisation agressive ».

 

Aussi, concernant l’Asie nucléaire et les relations stratégiques entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord, il ne s’agit pas seulement de la montée en puissance quantitative et qualitative des armes, mais également d’une pression accrue tous azimuts de la dissuasion « agressive » sur plusieurs théâtres simultanés.

 

Parmi les alliés des États-Unis menacés par un conflit régional figurent notamment en Asie le Japon, Taïwan et la Corée du Sud. Ces derniers ont pu être amenés comme d’autres aussi en Europe à douter de la crédibilité du « parapluie nucléaire » américain après certaines déclarations intempestives du président Trump. Si un ou plusieurs de ces pays en particulier est-asiatiques décidaient - comme certains de leurs dirigeants ont pu déjà l’envisager - de construire leurs propres armes nucléaires pour parer à toute menace extérieure, cela pourrait-il à votre avis créer un effet domino dans la région, et sonner en conséquence le glas du régime de non-prolifération nucléaire ?

 

En juillet 2024, les États-Unis et la Corée du Sud ont adopté une directive commune visant à renforcer leur coopération en matière de dissuasion nucléaire sur la péninsule coréenne. Issue des travaux du Nuclear Consultative Group créé en 2023, cette directive cherche notamment à mieux intégrer les forces conventionnelles sud-coréennes aux opérations nucléaires américaines potentielles.

 

Elle s’inscrit dans une série de mesures de réassurance américaines, comme l’escale symbolique d’un sous-marin nucléaire à lanceur d’engins américain (USS Kentucky - SSBN 737) à Busan en 2023. Il s’agit d’une forme de signalement stratégique. Une dynamique comparable existe avec le Japon, bien que plus discrète, dans le but de consolider la dissuasion élargie américaine face aux menaces croissantes de la Chine et de la Corée du Nord, dans un contexte de doutes croissants quant à la crédibilité de cette dissuasion.

 

Depuis le début des années 2010, le débat sur la dissuasion élargie américaine en Asie du Nord-Est s’est intensifié, dans le sillage du « pivot asiatique » engagé par l’administration Obama, puis de la stratégie indopacifique. Cette réorientation stratégique visait à répondre aux menaces croissantes que représentent la Corée du Nord et la Chine pour les alliés des États-Unis, en particulier le Japon et la Corée du Sud.

 

L’accélération des programmes balistique et nucléaire nord-coréens, ainsi que la modernisation des forces chinoises, ont renforcé la perception d’un environnement sécuritaire plus instable. La trajectoire militaire chinoise et nord-coréenne forge les outils de défense aussi bien de la Corée du Sud que du Japon.

 

Face à ces évolutions, Washington a approfondi ses mécanismes de consultation et de coordination avec ses alliés. En Corée du Sud, des cadres comme la Tailored Deterrence Strategy (TDS) ont été développés et révisés afin d’adapter la dissuasion aux menaces nord-coréennes. Au Japon, le Extended Deterrence Dialogue est devenu l’un des dispositifs les plus sophistiqués de coopération bilatérale en matière de dissuasion.

 

Cependant, malgré ce renforcement institutionnel, la crédibilité des garanties américaines est l’objet de contestations. En Corée du Sud comme au Japon, des débats émergent sur la fiabilité de l’engagement américain, alimentant des appels à la réintroduction d’armes nucléaires tactiques américaines ou même à l’acquisition de capacités nucléaires nationales, particulièrement en Corée du Sud.

 

Ces tendances révèlent une fragilité persistante de la dissuasion élargie, aggravée par la perception que les États-Unis pourraient chercher à éviter l’escalade nucléaire en contraignant leurs alliés lors de crises majeures.

 

Un parallèle est établi avec l’adaptation de la dissuasion de l’OTAN en Europe, amorcée dès 2010 et accélérée après 2014. Dans les deux régions, la nécessité d’un partage accru des responsabilités et d’investissements plus importants des alliés est désormais reconnue, bien que les capacités et les volontés nationales varient.

 

Enfin, la réflexion sur la dissuasion élargie en Asie du Nord-Est s’est nourrie des conflits européens, notamment de la guerre en Ukraine. Un consensus croissant souligne l’interdépendance des théâtres européen et asiatique, même si les perceptions de la menace divergent. Le risque majeur identifié n’est pas tant une rupture de l’équilibre nucléaire que l’escalade nucléaire résultant de conflits conventionnels, devenue un facteur central d’instabilité stratégique dans les deux régions.

 

Alors qu’historiquement très attachés à la non-prolifération, le Japon et la Corée du Sud sont au cœur de réflexion majeure pour une prolifération horizontale. Notre temporalité est bien marquée par une recomposition de l’ordre nucléaire mondial. Dans ce même article, Louis Gautier rappelait que : « Le Japon, qui a refusé de signer le TIAN (Traité d’interdiction des armes nucléaires) « pour ne pas insulter l’avenir », cherche coûte que coûte à revigorer l’assurance nucléaire américaine. Mais ses efforts sont empreints d’une grande nervosité. Tout comme le sont les appels moins contrôlés de certains dirigeants sud-coréens en faveur d’une voie nationale d’accès à des moyens nucléaires. » [2]

 

Peut-on estimer à la suite de cette question que les risques de prolifération nucléaire pourraient être considérés comme plus élevés en Asie qu’en Europe, dès lors que ce dernier continent peut se sentir mieux protégé de toute menace de l’extérieur grâce aux arsenaux nucléaires français et britanniques pouvant assumer une dissuasion étendue à l’OTAN ?

 

Indéniablement, l’Asie est à ce jour le centre de gravité de ce « nouvel âge nucléaire » par le nombre d’États concernés et par les armes développées. Alors qu’historiquement très attachés à la non-prolifération, le Japon et la Corée du Sud sont au cœur de réflexions majeures pour une prolifération horizontale. Notre temporalité est bien marquée par une recomposition de l’ordre nucléaire mondial.

 

Dans ce même article, Louis Gautier rappelait que : « Le Japon, qui a refusé de signer le TIAN « pour ne pas insulter l’avenir », cherche coûte que coûte à revigorer l’assurance nucléaire américaine. Mais ses efforts sont empreints d’une grande nervosité. Tout comme le sont les appels moins contrôlés de certains dirigeants sud-coréens en faveur d’une voie nationale d’accès à des moyens nucléaires. » [3]

 

Si le nucléaire militaire est moralement disqualifié dans l’espace public japonais, associé aux souffrances et destructions, et, induisant, la doctrine des trois principes non nucléaires (ne pas posséder, ne pas produire, ne pas introduire d’armes nucléaires), l’alliance stratégico-militaire avec les États-Unis rappelle combien la question du « parapluie américain » est structurante et politique dans des cercles restreints. La question d’une sensibilité très particulière au Japon, différente en Corée, où la dissuasion est de plus en plus présente dans les débats sans pour autant connaître de changement significatif.

 

Cela d’autant qu’un sondage effectué en février 2022 indiquait que 71 % de la population sud-coréenne étaient favorables à ce que leur pays se dote d’armes nucléaires. Un autre sondage effectué en mai de la même année révélait que 70,2 % des personnes interrogées étaient pour la nucléarisation du pays, et que 63,6 % y étaient favorables même si une telle décision pouvait avoir pour conséquence de violer le TNP. Les résultats de ces sondages semblaient répondre au développement observé par la Corée du Nord d’armes de destruction massive (ADM) et à l’agressivité croissante de la Chine ressentie par son environnement régional. Ces facteurs ont eu la même incidence sur le débat japonais au sujet de la nucléarisation, notamment après les déclarations de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe qui avait déclaré publiquement de son vivant que le Japon devait réfléchir sérieusement et de toute urgence à la question des armes nucléaires, marquant ainsi une rupture fondamentale avec l’engagement pacifiste pris par le Japon après la Guerre du Pacifique. Qu’en pensez-vous ?

 

La compétition régionale en Asie et la compétition internationale doublée des postures agressives et d’« arsenalisation » de la Chine et les incertitudes nord-coréennes induisent un mouvement fort au sein des opinions sud-coréennes et japonaises et, bien sûr des paysages politiques. Autrement dit, la militarisation de l’Asie nourrit une évolution des mentalités et des perceptions des sociétés des démocraties d’Asie du Nord-Est. C’est un sujet fondamental pour la prochaine génération.

 

Alors que ces sociétés sont inscrites dans un processus de vieillissement accéléré et structurel, tout en demeurant de grands pays industriels et innovants, réfléchissent à la prolifération dans le cadre structurant des alliances avec la puissance américaine. Les éléments de sécurité nationale et de politique étrangère (dans leur voisinage) irriguent la politique intérieure. En janvier 2023, le président sud-coréen Yoon Suk-yeol, critiqué en Corée, appelait à une voie coréenne de la dissuasion.

 

Plus généralement, la recomposition des architectures de sécurité en Indopacifique ou Asie-Pacifique, ajoutée à la militarisation conduit à la dynamiser ce troisième âge nucléaire. Citons dans ce sens, les différents programmes de sous-marins à propulsion nucléaire dont devrait se doter l’Australie dans le cadre d’AUKUS ou la Corée du Sud.

 

C’est bien la traduction d’un encadrement stratégico-militaire de la montée en puissance chinoise et de son réseau de partenaires nucléaires. En janvier 2026, le président sud-coréen, Lee Jae-myung affirmait que la Corée du Nord produirait assez de matière nucléaire chaque année pour assembler jusqu’à 20 armes atomiques, « avertissant d’un « danger mondial » si rien n’est fait pour résoudre le dossier ».

 

Plus récemment, le régime nord-coréen, lors du Congrès du Parti, disait « clarifier les plans pour la prochaine étape visant à renforcer la force de dissuasion nucléaire du pays ». En effet, la poursuite du programme nucléaire et balistique nord-coréen structure l’architecture de sécurité de la Corée du Sud, à la différence du Japon, la dissuasion anime des débats élargis à l’opinion publique coréenne et les cercles restreints. Les clivages politiques sont nets, les débats demeurent légitimes.

 

Les traumas des deux bombes au Japon demeurent fondamentaux, tout à la fois au sein de la société japonaise (notamment des survivants – hibakusha), de l’opinion publique et du paysage politique. Les débats discrets sur le nucléaire concernant le Japon traduisent une évolution/aggravation de l’environnement stratégique et sécuritaire de l’archipel dont la militarisation de la Chine, la prolifération nord-coréenne et les postures russes (chantage, menaces et sanctuarisation de théâtre/Ukraine) forgent les piliers de l’outil de défense.

 

La dissuasion n’empêche pas les crises et la guerre, mais l’ultima ratio permet de contenir la montée aux extrêmes, l’emballement et rationalise l’escalade entre deux puissances nucléaires.

 

Alors que le « troisième âge nucléaire » est à l’œuvre en Asie particulièrement, dans le monde, plus généralement, l’évolution des doctrines dans le contexte de la compétition et des tensions régionales animeront les équilibres stratégiques des 10 prochaines années comme levier politique et de puissance.

 

Le 4 février 2026, la Russie a déclaré ne plus être liée par le Traité New START limitant le nombre de lanceurs nucléaires stratégiques et des têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs, et établissant en même temps un nouveau système de vérification du respect des clauses du Traité. Peut-on dire que la décision russe sans menacer directement l'Asie, dégrade l'écosystème mondial de dissuasion, rendant ainsi l'Asie - déjà fragile - plus instable, plus imprévisible et potentiellement plus nucléaire ?

 

Signé en 2010 et entré en vigueur en 2011, le traité New START (New Strategic Arms Reduction Treaty) avait été prolongé une fois en 2021 pour cinq ans, ce qui fixait sa date d’expiration au 5 février 2026. Avec l’expiration du traité New START — le dernier accord bilatéral de contrôle des armes nucléaires entre les États-Unis et la Russie, entré en vigueur en 2011 —, la contrainte juridique qui limitait leurs arsenaux stratégiques disparaît. Cela pose un défi majeur pour la sécurité internationale car il n’existe actuellement ni prolongation ni remplaçant clair à ce traité.

 

Les deux puissances nucléaires discutent toutefois d’une reprise du dialogue stratégique pour éviter une course aux armements et maintenir un minimum de transparence, mais les négociations sont fragiles et difficiles.

 

La situation est rendue plus complexe par :

  • L’absence de mécanismes de vérification depuis plusieurs années,
  • Des divergences sur les modalités d’un futur accord,
  • L’émergence d’autres puissances nucléaires (comme la Chine) hors du cadre bilatéral traditionnel.

 

Depuis plusieurs années, d’autres accords ont disparu (comme le traité FNI sur les forces nucléaires à portée intermédiaire en 2019).

 

Avec la fin de New START, il ne reste plus aucun grand traité bilatéral de limitation des armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou — une situation inédite depuis les années 1970. Cela induit tout à la fois que le dialogue stratégique devient plus difficile, l’Europe se retrouve davantage exposée aux tensions nucléaires, enfin, la crédibilité du régime mondial de non-prolifération s’affaiblit. La logique de dissuasion redevient plus « compétitive ».

 

Cela peut aussi pousser d’autres puissances nucléaires (notamment la Chine) à accélérer leurs propres programmes. La transparence disparaît, entraînant un degré augmenté de méfiance, des risques d’erreur d’interprétation et des tensions stratégiques. Dans ce sens, rappelons qu’au cœur de la rivalité stratégique et la compétition entre les États-Unis et la Chine, les États-Unis ont récemment affirmé que Pékin aurait réalisé au moins un essai nucléaire secret en 2020.

 

En avril 2020, le Département d’État américain a publié son rapport annuel au Congrès sur le respect des accords de contrôle des armements. Il note une activité intense sur le site d’essais nucléaires de Lop Nor (province du Xinjiang) et évoque la possibilité que la Chine ait mené ou préparé des essais nucléaires de faible intensité, ce qui soulève des questions sur le respect des normes internationales.

 

Pékin a fermement nié, qualifiant le rapport d’ « accusations fausses » et dénonçant leur politisation. Le dernier essai chinois date de l’été 1996. Pékin aurait réalisé 45 essais nucléaires entre 1964 et 1996.

 

Ni les États-Unis ni la Chine n’ont ratifié le Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE), qui n’est donc pas en vigueur pour eux. De plus, la notion de « faible intensité » ou « zero-yield » n’est pas définie dans le TICE, ce qui complique l’interprétation des observations d’activité sur le site. Certains experts suggèrent que les signaux pourraient simplement provenir d’essais sous-critiques (sans réaction en chaîne), ce qui est autorisé par le TICE.

 

La Chine a intensifié ses activités de simulation d’armes nucléaires, notamment sous les montagnes de Mianyang (province du Sichuan), pour améliorer la précision et la sophistication de son arsenal, ce qui alimente les interrogations sur ses intentions.

 

Le fait que la Russie ne souhaite pas prolonger le Traité New START dans sa forme actuelle (bilatérale : USA vs Russie) ne répond-il pas indirectement au constat que la prolifération et le contrôle des armes nucléaires ne concerne plus désormais uniquement les États-Unis et la Russie mais aussi d'autres pays, comme la Chine par exemple qui cherche à atteindre la parité avec les États-Unis ? Ce non renouvellement du Traité New START peut être à la fois inquiétant sur le plan de la relance de la course aux armements (et des essais) nucléaires et réaliste du fait de cette nouvelle donne, faisant que théoriquement la Chine (voire les autres pays d'Asie, la Corée du Nord en particulier) devrait être normalement incluse dans la perspective d'un hypothétique Traité New START II. Qu'en pensez-vous ? La Chine serait-elle prête à participer à la négociation d'un nouveau Traité New START qui l'inclurait ?

 

L'obsolescence du format bilatéral est en effet un fait accompli. La Russie justifie son refus de prolonger le traité "en l'état" par deux arguments de "réalisme" stratégique. Il y a d’une part, l'émergence de la Chine : Moscou et Washington s'accordent (pour une fois) sur le fait que l'expansion fulgurante de l'arsenal chinois change la donne. Pékin viserait un horizon vers une parité technique et politique avec les deux grandes puissances nucléaires post-guerre froide.

 

D’autre part, l'inclusion de l'OTAN. Tout futur traité devra désormais inclure les arsenaux de la France et du Royaume-Uni. Selon Moscou, il est illogique de limiter les armes russes tout en ignorant les capacités nucléaires des alliés européens des États-Unis.

 

Est-ce que la Chine est prête à négocier ?

 

Pour l'instant, la réponse de Pékin est un "non" catégorique, et ce pour plusieurs raisons :

 

L’asymétrie des stocks : Même si elle croît vite, la Chine estime que son arsenal (estimé à environ 700-800 têtes en 2026) reste bien en dessous des ~1 550 têtes déployées (et des milliers en réserve) des États-Unis et de la Russie. Pour Pékin, c'est aux deux géants de réduire massivement leurs stocks avant qu'elle ne s'asseye à la table.

 

La doctrine de la "Dissuasion Minimale" : La Chine refuse de dévoiler ses chiffres exacts, arguant que le secret est la clé de sa survie face à des adversaires plus puissants. Accepter un traité de type New START II impliquerait des inspections intrusives sur place, ce que Pékin considère comme une menace pour sa sécurité nationale.

 

Enfin, la position de "non-premier usage". La Chine utilise souvent son engagement de ne jamais utiliser l'arme nucléaire en premier pour affirmer qu'elle n'est pas une menace "offensive", contrairement aux doctrines américaines et russes.

 

Il est important de souligner que la fin de New START sans remplaçant, crée un vide juridique total, et ce, à plusieurs niveaux :

  • Course qualitative. Sans limites numériques, l'accent est mis sur les technologies de rupture (missiles hypersoniques, drones sous-marins nucléaires, IA intégrée au commandement).
  • Reprise des essais. Les récentes déclarations des trois grandes puissances suggèrent une tentation de reprendre les essais nucléaires réels pour valider ces nouvelles technologies, ce qui enterrerait définitivement le Traité d'Interdiction Complète des Essais (TICE).
  • Enfin, l’instabilité en Asie. La Corée du Nord, comme vous l'avez noté, observe cette déliquescence des normes internationales comme un "feu vert" pour poursuivre son propre programme, tandis que le Japon ou la Corée du Sud, nous le rappelions précédemment, connaissent des débats à différents niveaux sur la dissuasion. Aussi, l’addition des arsenaux du Pakistan de l’Inde ajoute au changement de l’équation stratégique.

 

Les échanges récurrents entre la Russie, la Chine et l’Iran sur les questions nucléaires (notamment en 2025) dans un cadre diplomatique rendent compte d’un faisceau de porosité stratégique renouvelé. Si formellement, la Corée du Nord ne participe pas à ces instances diplomatiques, la poursuite de son programme nucléaire et le rapprochement avec la Russie confirment la multipolarité nucléaire. Il n’en demeure pas moins que dans le domaine des missiles, les échanges avec la Corée du Nord sont connus et documentés.

 

La multipolarité nucléaire est toujours plus structurante, faisant de notre temps, le nouvel âge nucléaire.

 

[1] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/15/le-nouvel-age-nucleaire/

 

[2] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/15/le-nouvel-age-nucleaire/

 

[3] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/15/le-nouvel-age-nucleaire/

 

 

*****

 

 

Emmanuel Véron est professeur à l’Ecole de guerre et spécialiste de l’Asie contemporaine. Il est docteur en géographie, spécialiste de la Chine contemporaine et de relations internationales, associé à l'UMR IFRAE (Institut français de recherche sur l'Asie de l'Est) et enseignant-chercheur associé à l'INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) et à l'École Navale.

Retour à toutes les actualités