
Par Jean-Raphaël Peytregnet
Quatre années après : l’Asie face à une guerre russo-ukrainienne qui s’enlise et un ordre mondial qui se fissure. Quatre années après l’invasion de l’Ukraine par la Fédération de Russie, force est de constater que la guerre piétine. À ce jour, celle-ci ne s’est ni transformée en victoire rapide pour Moscou (comme en rêvait Poutine), ni résolue par une négociation menée tambour battant (comme s’en vantait Trump).
Nul ne peut dire aujourd’hui si le conflit trouvera une issue militaire, diplomatique, ou si celui-ci se figera en ligne de front durable (issue la plus probable ?). Une chose est cependant certaine, cette guerre longue (ainsi qu’à présent celle avec l’Iran et qui s’étend désormais à tout le Moyen-Orient) est en train de redessiner en profondeur les équilibres mondiaux, y compris sur le continent asiatique qui en ressent lui aussi pleinement les secousses.
En 2022, l’invasion déclenchée par Moscou avait provoqué une onde de choc à la fois morale et stratégique. En 2026, l’invasion est devenue un tournant structurel de la géopolitique mondiale. Ce glissement a profondément influencé la manière dont les pays asiatiques se positionnent aujourd’hui.
Au fil des années, la prolongation du conflit a confirmé aux capitales asiatiques qu’il ne s’agissait pas d’un épisode isolé mais symptomatique d’une recomposition de l’ordre international.
Pour beaucoup d’États asiatiques, la priorité n’est plus de réagir à un événement mais de gérer un environnement durablement instable. L’énergie, les chaînes d’approvisionnement, les marchés agricoles et les flux financiers ont été reconfigurés : gaz naturel liquéfié depuis le Qatar, l’Australie et les États-Unis ; pétrole depuis le Moyen-Orient et l’Afrique ; développement de réserves stratégiques et infrastructures d’importation (terminal GNL, pipelines) ; accélération des investissements dans les énergies renouvelables (solaire, éolien offshore et nucléaire civil pour le Japon et la Corée du Sud notamment ; stratégies de mitigation (relocalisation et diversification des fournisseurs) ; paiements en devises alternatives ou via des mécanismes bilatéraux avec la Chine et la Russie. Cette dernière, sous sanctions occidentales, a redirigé une part croissante de ses exportations énergétiques vers l’Asie (81 % du total des exportations de pétrole brut russe, contre environ 41 % en 2021).
Cette réorientation a ainsi créé des opportunités économiques pour certains pays. Allant en s’enlisant, cette guerre a aussi renforcé un réflexe central en Asie, à savoir celui de ne pas s’enfermer dans des logiques de blocs.
La République populaire de Chine demeure l’acteur clé de cette équation. Quatre ans après le début du conflit, Pékin observe une Russie affaiblie militairement et isolée d’une grande partie de l’Occident, même si la capitale moscovite demeure encore capable de nuisance stratégique.
Pour la Chine, la situation actuelle présente un double avantage : celui d’avoir en face d’elle un partenaire quasi-allié russe plus dépendant et donc plus malléable, et en même temps de bénéficier d’une distraction durable pour les États-Unis et l’Europe qui ne peut que lui profiter dans son aspiration à une hégémonie planétaire.
Mais une Russie devenue instable ou trop affaiblie ne serait pas aussi sans avoir des conséquences imprévisibles aux frontières nord de la Chine.
Ce scénario toujours possible oblige Pékin à poursuivre sur la ligne que la capitale chinoise a adoptée dès le début du conflit et qui repose sur un soutien politique mesuré à son « allié de circonstance », via une coopération économique mais aussi militaire renforcée (exportation de biens à double usage) tout en étant prudente pour s’épargner des sanctions secondaires occidentales.
Dans le même temps, la guerre offre à la Chine un observatoire grandeur nature des conflits modernes qui se traduit par une résilience ukrainienne inattendue permise notamment par l’efficacité du soutien financier et militaire occidental, et du rôle des technologies émergentes (IA, drones, robots, réseaux et big data intégrés, etc.). Autant d’enseignements qui dépassent le théâtre ukrainien et qui sont susceptibles d’influer sur ses choix stratégiques vis-à-vis par exemple de Taïwan, dans son entreprise de conquêtes.
On relèvera que Pékin a très mollement réagi aux agressions américaines de ses pays partenaires (Venezuela, Iran), sans doute pour ne pas compromettre la venue officielle à Pékin du président Trump annoncée du 31 mars au 2 avril depuis reportée au 14 et 15 mai en raison du conflit israélo-américain avec l'Iran.
Pour l’Inde, l’enlisement du conflit a confirmé la pertinence de sa stratégie d’autonomie. Si New Delhi affirme en 2026 qu’elle souhaite développer et renforcer ses liens avec la Russie, notamment en matière économique, énergétique et diplomatique, certains observateurs notent que la relation enregistre un déclin relatif, devenue moins exclusive qu’auparavant, en se repositionnant vers d’autres partenaires (politique dite de « multi-alignement » ou d’équilibre), via l’approfondissement de partenariats stratégiques avec les puissances occidentales dans l’Indopacifique (initiative Pax Silica sécurisant les chaînes d’approvisionnement en technologies critiques, Initiative on Critical and Emerging Technology ou iCET avec les États-Unis ; dialogues de haut niveau avec l’Union Européenne sur la croissance verte, les technologies numériques, les investissements, la connectivité et la sécurité ; consolidation du Comprehensive Strategic Partnership avec l’Australie, QUAD ou Quadrilateral Security Dialogue avec les États-Unis, le Japon et l’Australie, etc.). S’ajoutent l’accord de libre-échange Inde-Union européenne (FTA), le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) avec le Royaume-Uni, l’accord commercial « provisoire » Inde-États-Unis (Trade Deal), et bien d’autres encore.
Ces quatre années de guerre ont démontré qu’aucune pression internationale n’a véritablement contraint l’Inde à modifier sa ligne. Bien au contraire, la fragmentation du système international a renforcé sa marge de manœuvre, faisant que New Delhi apparaît aujourd’hui comme l’une des bénéficiaires indirectes d’un monde moins structuré par une seule hégémonie.
La capitale indienne craignant de se voir privée de pétrole du Moyen-Orient avec le blocage du détroit d’Ormuz, a commencé à récupérer des cargaisons de pétrole russe, bénéficiant d’une dérogation temporaire de l’administration Trump.
Le Japon et la Corée du Sud, qui avaient rapidement condamné l’invasion russe et adopté des sanctions en direction de Moscou, maintiennent leur alignement avec les puissances occidentales dont elles font pleinement partie.
Mais l’enlisement du conflit, voire sa toujours possible extension, nourrit chez ces deux pays une réflexion plus large, celle de la préparation à un monde où les conflits de haute intensité ne sont plus impensables. Cela s’est vérifié avec l’élection de la Première ministre japonaise et ses déclarations engageant son pays aux côtés de l’île de Taïwan au cas où cette dernière se verrait agressée par son grand voisin.
Le débat sur l’augmentation des budgets de défense, sur les capacités de dissuasion (arme nucléaire), et sur l’intégration des alliances (Japon / Corée du Sud / Philippines / États-Unis), s’est intensifié. La guerre en Ukraine devenue un conflit d’usure agit comme un avertissement stratégique. Ce conflit rappelle à tous que la stabilité n’est jamais acquise pour de bon, la guerre avec l’Iran et son extension à tout le Moyen-Orient en fournissant une preuve supplémentaire.
En Asie du Sud-Est la guerre prolongée a continué d’alimenter des tensions sur les marchés énergétiques et alimentaires. Pour les désormais 11 pays de l’ASEAN (+ Timor-Leste) l’objectif prioritaire demeure la stabilité économique et la neutralité diplomatique.
Le conflit renforce leur détermination à éviter toute dépendance excessive à une grande puissance.
Diversification des partenaires, multiplication des accords commerciaux, prudence dans les déclarations politiques, il s’agit pour l’Asie du Sud-Est de poursuivre une diplomatie d’équilibre méthodique répondant à la « pragmatism practice theory » à laquelle elle adhère et s’appuyant sur des concepts comme la Zone de Paix, de Liberté et de Neutralité (ZOPFAN).
Quatre années après, la guerre en Ukraine agit comme un révélateur d’un monde entré dans une ère d’instabilité structurelle. Face à cette réalité, l’Asie semble avancer avec la conviction que dans un système international incertain, la survie et l’influence appartiennent à ceux qui savent préserver leurs options.
Et c’est peut-être là, plus encore que sur les champs de bataille européens, que se joue une part décisive du XXIème siècle.
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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).