Népal, les élections ont eu lieu.

Par Yves Carmona

 

NDA. : merci aux amis Népalais qui ont permis cette rédaction au plus près du réel, notamment Sujeev Shakya, Kunda Dixit fondateur et éditorialiste de l’hebdomadaire Nepali Times, et la revue de presse de l’ambassade de France.

 

Des élections ont eu lieu, n’est-ce pas habituel ? L’auteur de ces lignes se permet de le rappeler à ceux qui ont la mémoire courte : la semaine du 8 septembre, le Népal n’était, dans la presse, que feu et sang, la génération Z prenait le pouvoir et toute révolution éclatant dans le monde, à Madagascar ou au Sri Lanka, était marquée du même sceau. La police a effectivement tué des dizaines de manifestants, mais était-elle en mesure de maintenir l’ordre avec des armes datant de la Seconde Guerre mondiale et des troupes recrutées par copinage, sans formation ?

 

Or celle qui est devenue Première ministre intérimaire (12 septembre) en accord avec des représentants de cette génération, ce que certains ont jugé inconstitutionnel, Madame Sushila Karki avait alors 73 ans, âge très éloigné de celui de cette « génération Z » pourtant représentative d’un pays où l’âge médian se situe à environ 25 ans.

 

Mais la différence avec les autres gérontes qui ont organisé leur tour de rôle pour se succéder au pouvoir, dont le plus dangereux, le féroce Prachanda qui est le seul membre du club des leaders traditionnels à avoir remporté les élections au scrutin majoritaire uninominal, c’est que Madame Karki va céder la place car elle a accepté depuis le début d’être intérimaire de n’être que provisoirement nommée à la tête du gouvernement dans l’attente des élections.

 

Ces élections qui viennent d’avoir lieu – car elles ont eu lieu, solidement cadrées par la Commission électorale, les bulletins de vote au besoin transportés par l’armée et leurs résultats encore soumis au contrôle de la Cour suprême - étaient regardées de près par la communauté internationale.

 

Cette dernière a un peu aidé le Népal à les organiser, l’Inde en mettant plus de 300 véhicules à sa disposition, le Japon en accordant une subvention et le Programme des Nations Unis pour le Développement (PNUD) en luttant contre la désinformation électorale et les menaces cyber.

 

Elles ont été celles de la jeunesse, avec 800 000 nouveaux inscrits et ils ont massivement voté. Une mère dont le fils a été tué par la police le 8 septembre a été candidate au sein du Parti National Indépendant (RSP), seul en mesure, selon elle, de porter le combat pour lequel il est mort : une gouvernance honnête et non des promesses démagogiques.

 

Pourtant, les obstacles ont été innombrables mais surmontés :

 

Le mouvement national « pacifique » (son leader était responsable de la mort de deux personnes en mars…) a lancé une action de désobéissance civile qui devait commencer le 23 novembre, on n’en a plus jamais entendu parler.

 

Des partis « communistes » se sont unifiés sous la férule de Prachanda « le féroce » sous le prétexte de l’inconstitutionnalité des élections, mais la Cour suprême a jugé celles-ci nécessaires.

 

D’aucuns ont voulu voir la main de l’étranger, soit de l’Inde ou soit de la Chine. La première étant supposée soutenir les efforts de l’ex-roi pour retrouver son pouvoir et reconstituer un État hindou, ce dont rêvent certains Népalais. Les élections ont fait disparaître cette éventualité. En réalité les deux grandes puissances ont pris soin de ne pas se mêler de la politique intérieure népalaise, très volatile.

 

Mais la domination de l’Inde sur certains barrages hydro-électriques, une des principales ressources du pays, s’est confirmée après que l’ex-Premier ministre Oli ait cherché sans résultat à jouer la « carte chinoise ».

 

Autres points délicats que la presse soulignait dès fin octobre : comment faire en sorte que les Népalais de l’étranger puissent voter ? La Cour suprême en avait pourtant enjoint le gouvernement dès 2018. Or au moins 5 millions, un quart de l’électorat, ont été privés du droit de vote, l’interruption du trafic aérien dans le Golfe où au moins deux millions ont émigré, ajoutant encore à l’impossibilité pratique de voter alors que leurs envois de fonds au pays représentent plus du quart de son PIB. À la différence du Bangladesh, on ne peut voter au Népal par correspondance.

 

L’une de ces ex-émigrées attire particulièrement l’attention car elle vient de concourir pour le scrutin législatif. Contre la volonté de ses parents, Bimala Lama avait appris le coréen, travaillé quelque temps en Corée du Sud et créé son entreprise de retour au pays, la voici candidate.
D’autre part, comment assurer la sécurité des bureaux de vote alors que nombre de détenus étaient encore en fuite avec des armes volées ? « Pas de démocratie sans sécurité » rappellent certains quotidiens. Une « task force » a été formée avec des représentants de l’armée, la police, la police armée et la police judiciaire, en tout 314 000 personnels de sécurité y compris des temporaires que la police a recrutés sans tarder : les élections se sont déroulées sans violence.

 

Monsieur Kulman Ghising, vénéré comme un saint car il avait rendu la lumière confisquée par des cadres corrompus, a été ministre de l’Énergie sous l’autorité de Madame Karki jusqu’au 8 janvier et a démissionné pour se présenter aux élections. On a pensé qu’il allait s’allier avec d’autres personnalités très populaires, le rappeur et maire de Katmandou Balendra Shah dont le slogan est « bavarder moins, faire plus » et Rabi Lamichhane, présentateur de TV, mais cela ne s’est pas réalisé. Ce dernier est d’ailleurs accusé de détournement de fonds alors que Balendra Shah est sans tache : c’est donc lui qui incarne le mieux le changement.

 

Parallèlement, le Parti travailliste, héraut de la lutte contre la monarchie absolue, le plus grand et le plus ancien parti du Népal a procédé au nécessaire changement de génération, Gagan Thapa (49 ans) succédant à l’ex-Premier ministre (5 fois !) Sher Bahadur Deuba, 79 ans. Avec la chute de son contemporain Oli, c’est une nouvelle ère de la vie politique népalaise qui s’est ouverte.

 

Le débat a aussi fait rage sur des questions plus structurelles.

 

Jusqu’à présent, le Premier ministre est désigné de manière indirecte : c’est le Parlement qui vote, alors que certains préféreraient qu’il soit élu directement par les citoyens – mais d’autres y voient un risque d’autoritarisme. On en est loin puisqu'en un peu plus de quinze ans, le pays a vu se succéder au moins quatorze gouvernements, « aucun n’étant parvenu à achever son mandat » fait observer Madame Steinmann, anthropologue.

 

Le fédéralisme, inscrit dans la Constitution, ne fonctionne pas à la satisfaction générale, si bien que certains extrémistes prônent l’autonomie voire l’indépendance du Madhesh, région  la plus méridionale et qui s’est de longue date sentie discriminée par rapport à la capitale, d’autant que l’ex-Premier ministre Oli a encore exprimé sur ses citoyens une opinion jugée raciste.

 

En janvier a eu lieu un renouvellement de la chambre haute et les vieux partis du travail (CPN - Maoist Centre) et UML (Communist party of Nepal - Unified Marxist-Leninist)s’y sont partagé 17 des 18 postes. Or le RSP (Rastriya Swatantra Party ou national indépendant), vainqueur des élections, devra composer avec eux pour faire voter la loi. Madame Karki, quant à elle, a pris soin de consulter les partis politiques pour pouvoir organiser coûte que coûte les élections.

 

120 partis se sont enregistrés pour les 165 circonscriptions à scrutin majoritaire, avec 3406 candidats (dont à peine 11 % de femmes), et 64 partis ont investi 3210 candidats pour le scrutin proportionnel. Le taux de participation, 59 %, est élevé, quoique en légère baisse par rapport aux législatives précédentes (2022), du fait qu’il faut parfois marcher plusieurs kilomètres dans la neige de la montagne pour pouvoir voter. En 2022, il a fallu trois semaines pour procéder au dépouillement, cette fois ça devrait aller plus vite.

 

L’auteur de ces lignes a assisté en 2017 aux premières élections législatives normales depuis 1999 ; une foule joyeuse, parée de ses plus beaux habits, se pressait vers les urnes, tant la mise en œuvre du droit de vote présentait d’importance dans ce pays.

 

Résultat le plus spectaculaire, la victoire de Balendra Shah contre l’ex-Premier ministre Oli dans la circonscription que celui-ci détenait de longue date à Jhapa. Le maire de Katmandou, 35 ans, est une personnalité plus complexe que ce qu’en disent les médias : "rappeur"… Originaire du Madhesh, il sera le premier Premier ministre bouddhiste dans un pays à majorité hindouiste, ce qui ne l’empêche pas d’être très populaire, bel exemple de tolérance.

 

De fait, les partis Madhesi de la plaine du Terai, au sud du Népal, (LSP, JSP, TMLP, etc.) qui jouaient de cette image pour asseoir leur pouvoir ont été éliminés.

 

Le RSP a mené une campagne exemplaire par son efficacité.

 

Shah prononçait un discours important tous les huit jours, laissant ainsi suffisamment de temps à une équipe de 660 personnes chargée des réseaux sociaux pour amplifier chaque rassemblement.
Le RSP organisait également des tournées de présentation dans cinq à sept districts chaque jour, accompagnées de brèves apparitions quotidiennes dans l'une des sept provinces du Népal, où Shah rencontrait les électeurs et nouait des liens avec eux.

 

« Si vous continuez à prononcer des discours, les gens finissent par être confus », a déclaré un responsable du parti, qui a demandé à rester anonyme. « Nous laissons les partis d'opposition soulever certaines questions, puis nous y répondons une seule fois. De cette façon, notre message reste clair. »

 

Le système de campagne centralisé et les grands événements ont été financés directement par le parti, qui a reçu d'importants dons de la part de Népalais vivant à l'étranger, en particulier aux États-Unis, selon deux responsables. Le RSP a ainsi pris la place, social-démocrate, du Parti travailliste et éliminé l’UML « communiste ». Plus prometteuse encore, la fin d’une vie politique fondée sur des cadres indéboulonnables au profit de la méritocratie. Enfin, la Constitution de 2015 a été revalidée alors qu’elle était contestée puisqu’elle permet de gouverner pleinement, au besoin avec la majorité des deux tiers.

 

Conclusion 

 

À la suite de la large victoire du RSP lui apportant une majorité claire à la Chambre des représentants (197 sièges sur 275). Balendra Shah a été nommé Premier ministre et prêté serment le 27 mars. Son gouvernement était au moment où ces lignes sont écrites en cours de formation. Les discussions internes dans le parti suggèrent une volonté de sélectionner des ministres sur la base du mérite et de compétences techniques, plutôt que selon les pratiques partisanes traditionnelles.

 

L'ex-Premier ministre Oli, reconduit par son parti dans une ambiance irréelle mais sévèrement battu électoralement, n’occupe plus de fonction gouvernementale ni de rôle exécutif national, et ses perspectives politiques à très court terme apparaissent limitées en raison de sa défaite électorale cuisante. Il continue néanmoins d’être une figure influente au sein du CPN-UML (en tant que son ex-dirigeant), même si sa position s’en trouve affaiblie après le rejet populaire exprimé lors du scrutin.

 

Le Népal mérite que la corruption ne l'empêche plus de progresser, que sa jeunesse puisse vivre et travailler au pays et non plus devoir partir de longues années à l'étranger et parfois y mourir. La presse parle de 3 à 4 morts par jour.

 

Il faut espérer que c’est à ces enjeux que vont se consacrer les vainqueurs. Alors que la Banque mondiale a revu à la baisse ses prévisions de croissance (sauf celle du déficit commercial), que le taux de prêts non performants est en hausse et que la dette, encore modérée, augmente : il est grand temps que le climat des affaires s’améliore.

 

Il lui faudra aussi continuer la lutte engagée par le gouvernement provisoire de Madame Karki contre le blanchiment et ainsi quitter la liste grise du Groupe d’Action Financière (GAFI). Le ministre des Finances a engagé les réformes requises et est conscient que la faiblesse relative des entrées d’investissements directs étrangers reflète avant tout un déficit de confiance dans le système financier national.

 

Les priorités portent sur le renforcement des enquêtes, des poursuites et des sanctions dans les affaires de blanchiment, avec des exigences accrues en matière de preuves et des mécanismes rapides de saisie des avoirs. Les enjeux de transparence concernent à la fois le système financier et le marché des capitaux.

 

Le secteur privé, à travers différentes instances, souhaite la stabilité politique et la sécurité des investissements : tout reste à faire dans ce domaine.

 

Un exemple particulièrement criant : le projet hydroélectrique de Budhi-Gandaki, 1200 MW, une ressource essentielle pour le Népal, est en panne depuis un quart de siècle. La société Tractebel en a prouvé la faisabilité en 2011 mais des projets de financement successifs ont été décidés puis annulés pour raison politique jusqu’à ce que la Commission nationale de planification, dont le vice-président Swarnim Wagle sera peut-être le prochain Ministre des Finances, préconise un financement étatique.

 

La campagne électorale a favorisé des comportements qui évoquent les « vieux » partis plus que l’exigence de dévouement de la génération Z. Dans un pays fortement balkanisé, la quête par chaque région, de son identité, en particulier celle de la région la plus peuplée du Népal, le Madhesh, va constituer des enjeux pour cette nouvelle direction politique. On ne peut que partager le vœu du Nepali Times après les élections :

 

« L'ajout de couches de bureaucratie, de comités et de politique partisane aux niveaux fédéral, provincial et local a entraîné une résistance à l'objectif simple de faciliter la vie des Népalais.

 

Le Népal est en train de prendre un nouveau départ, et les prochains mois montreront si le pays est sur la bonne voie avec son gouvernement de nouvelle génération. »

 

 

*****

 

Ancien élève de l’ENA et diplomate, Yves Carmona a passé la plus grande partie de sa carrière en Asie : conseiller des Affaires étrangères au Japon à deux reprises, premier conseiller à Singapour et ambassadeur au Laos puis au Népal (2012-2018). Dans ces postes comme dans ceux qu’il a occupés à Paris, il a concentré, y compris comme étudiant en japonais, son attention sur l’évolution très rapide des pays d’Asie et de leurs relations avec la France et l’Europe. Désormais retraité, il s’attache à mettre son expérience à disposition de ceux et celles à qui elle peut être utile.

 

 

La présente publication exprime les points de vue et opinions des auteurs individuels. En notre qualité de plateforme dédiée au partage d'informations et d'idées, notre objectif est de mettre en avant une pluralité de perspectives. Ainsi, il convient de ne pas interpréter les opinions exprimées ici comme étant celles de la Fondation France-Asie ou de ses affiliés.

Retour à toutes les actualités