
Par Raphaël Peytregnet
Il y a encore vingt ans, l’Asie était souvent décrite comme « l’usine du monde ». Elle produisait à bas coûts, industrialisait les innovations venues d’Occident et s’inscrivait dans une logique de rattrapage. Cette lecture est désormais dépassée. En l’espace d’une génération, l’Asie est devenue un acteur central, et parfois dominant, de l’innovation mondiale, portée par une montée en puissance spectaculaire de ses capacités de recherche et développement (R&D) et par son positionnement stratégique sur les technologies de pointe.
Ce basculement est d’abord quantitatif. L’Asie concentre aujourd’hui l’essentiel de la dynamique mondiale en matière d’innovation.
En 2024, même s’il faudrait regarder plus en détail leur contenu, plus de 3,7 millions de brevets ont été déposés dans le monde, dont une majorité en Asie, avec la Chine représentant à elle seule près de la moitié des dépôts. Dans le domaine spécifique de l’intelligence artificielle (IA), la domination est encore plus marquée : 64,7 % des brevets mondiaux sont chinois, contre 18,3 % pour les États-Unis. À titre de comparaison, l’Europe reste nettement en retrait (3 % des brevets mondiaux), tant en volume qu’en capacité de transformation industrielle.
Mais au-delà de ces volumes impressionnants, c’est la dynamique qui frappe. En l’espace de vingt-cinq ans, la part combinée des États-Unis et de l’Union européenne dans les publications scientifiques en IA est passée de plus de 57 % à moins de 25 %, tandis que la Chine atteignait près de 36 % à elle seule en 2025. Ce déplacement du centre de gravité scientifique traduit un changement profond : l’Asie n’est plus en rattrapage, elle est devenue un moteur de production de connaissances.
Ce mouvement repose sur un modèle distinct de celui de l’Occident. Là où les États-Unis privilégient l’innovation de rupture portée par des start-ups et des géants technologiques, l’Asie s’appuie sur une articulation étroite entre État stratège et industrie. En Chine, les plans publics orientent massivement les investissements vers des secteurs jugés critiques, intelligence artificielle, semi-conducteurs, infrastructures numériques. Cette coordination permet une mise en œuvre rapide et à grande échelle des innovations. L'IA, par exemple, y est intégrée dans des usages concrets, logistique, finance, santé, sécurité, à une vitesse que peu de pays occidentaux peuvent égaler.
Mais réduire l’Asie à la seule Chine serait incomplet.
Le Japon est ainsi un leader mondial dans la robotique industrielle, les capteurs de précision, les matériaux avancés et les composants électroniques critiques. Tokyo maintient un effort constant en matière de R&D de quelque 130 milliards d'euros annuels. Des entreprises comme Toyota, Sony ou encore Fanuc (Fuji Automatic Numerical Control) illustrent cette excellence.
Dans le domaine de l’IA, le Japon adopte une approche différente de celle de la Chine ou des États-Unis. Moins focalisé sur les plateformes numériques, l’archipel privilégie l’IA embarquée dans des systèmes physiques : robots, véhicules autonomes, dispositifs médicaux, etc. Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large, parfois qualifiée de « society 5.0 », visant à intégrer les technologies numériques dans l’ensemble de la société, notamment pour répondre à des défis structurels comme le vieillissement démographique.
La Corée du Sud, de son côté, représente sans doute l’un des modèles les plus aboutis d’intégration entre innovation, industrie et stratégie nationale. Avec plus de 4,5 % de son PIB consacré à la R&D, elle se situe au tout premier rang mondial. Cette intensité d’investissement se traduit par une forte concentration de capacités technologiques dans des secteurs clés : semi-conducteurs, écrans, télécommunications et IA.
Séoul se distingue également par sa capacité à déployer rapidement les nouvelles technologies. Le pays a été l’un des premiers à généraliser la 5G à grande échelle, et investit aussi massivement dans les infrastructures liées à l’IA. Elle ambitionne d’en devenir l’un des principaux hubs mondiaux, avec des investissements publics et privés coordonnés et une forte implication du secteur éducatif.
Contrairement au modèle chinois, plus centralisé, ou au modèle américain, plus entrepreneurial, le modèle coréen repose sur une coordination étroite entre l’État et les grands conglomérats (dont Samsung Electronics et SK Hynix, leaders mondiaux des mémoires électroniques), permettant une exécution rapide et efficace. Cette capacité d’alignement stratégique constitue l’un de ses principaux atouts.
C’est dans cet écosystème que s’inscrit un acteur souvent discret mais absolument crucial : Taïwan. À lui seul, ce territoire joue un rôle déterminant dans l’économie mondiale de la technologie. Il concentre 60 % de la production mondiale des semi-conducteurs et plus de 90 % des puces les plus avancées, indispensables aux applications d’IA, aux smartphones ou encore aux infrastructures militaires.
Le cœur de cette domination repose sur une entreprise : TSMC. Ce géant industriel produit les puces les plus sophistiquées pour des entreprises comme Apple, NVIDIA ou AMD. À titre de comparaison, ni les États-Unis ni l’Europe ne disposent aujourd’hui d’une capacité équivalente sur les nœuds technologiques les plus avancés (3 nm et au-delà). Cette dépendance place Taïwan au centre d’un enjeu géopolitique majeur : contrôler les semi-conducteurs, c’est en grande partie contrôler l’économie numérique mondiale.
Mais l’un des cas les plus intéressants, et les plus ambivalents, est celui de l’Inde. Souvent présentée comme la prochaine grande puissance technologique, elle incarne à la fois le potentiel et les limites du modèle asiatique.
D’un côté, les indicateurs sont impressionnants. L’Inde figure parmi les trois premiers pays au monde en volume de publications scientifiques et dispose d’un immense vivier de talents. Son marché de l’IA pourrait atteindre près de 25 milliards d’euros dès 2025, avec une demande estimée à un million de professionnels d’ici 2026. Le pays a également lancé des programmes publics ambitieux, comme une enveloppe de plus de 10 milliards d’euros pour la recherche et l’innovation et une stratégie nationale dédiée à l’IA.
Cependant, derrière ces ambitions, les fragilités sont nombreuses. L’Inde ne consacre que 0,65 % de son PIB à la R&D, très loin derrière la Chine (plus de 2,4 %) ou les États-Unis (environ 3,5 %). Cette faiblesse structurelle se reflète dans les résultats : entre 2017 et 2024, le pays n’a représenté que 0,33 % des brevets mondiaux en IA, avec environ 2 100 brevets au total, contre des centaines de milliers pour la Chine.
Plus encore, l’écosystème indien reste marqué par un paradoxe : une forte capacité en talents, mais une faible capacité à transformer ces compétences en innovation de rupture. Moins de 10 % des entreprises ont déployé l’IA à grande échelle, et la majorité reste au stade expérimental. Le pays capte à peine 1,3 % des financements mondiaux dans ce domaine, ce qui limite l’émergence de technologies fondamentales pour celui-ci.
Ce contraste est révélateur d’une ligne de fracture plus large au sein de l’Asie. D’un côté, des puissances comme la Chine ou la Corée du Sud, capables de dominer des segments entiers de la chaîne technologique. De l’autre, des pays comme l’Inde ou certains États d’Asie du Sud-Est, qui progressent rapidement mais restent davantage positionnés sur l’adaptation, les services ou l’implémentation que sur l’innovation de rupture.
Face à cette montée en puissance asiatique, l’Occident conserve néanmoins des avantages structurants. Les États-Unis dominent encore largement les technologies fondamentales, notamment dans les modèles d’IA, les logiciels avancés et les architectures de calcul. Leur capacité à attirer les talents et à financer des projets à très haut risque reste sans équivalent.
L’Europe, quant à elle, conserve une forte capacité scientifique, mais souffre d’un déficit d’industrialisation et d’une fragmentation qui freine l’émergence de champions technologiques. Ce qui se dessine aujourd’hui n’est donc pas une domination unilatérale, mais un monde technologique profondément recomposé. L’Asie concentre désormais la masse critique, en termes de production scientifique, de brevets et d’industrialisation. Les États-Unis conservent une avance qualitative sur les innovations de rupture. L’Europe, enfin, tente d’exister comme puissance normative et scientifique.
Dans cette configuration, l’enjeu central n’est plus seulement d’innover, mais de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur : de la recherche fondamentale à l’industrialisation, en passant par les infrastructures et les données. Sur ce terrain, l’Asie dispose d’atouts décisifs : des marchés massifs, une coordination stratégique forte et une capacité d’exécution rapide.
Mais ces forces s’accompagnent de défis majeurs. La dépendance persistante à certaines technologies critiques, les tensions géopolitiques croissantes, ou encore les limites en matière d’innovation radicale pourraient freiner cette dynamique. L’Inde, en particulier, illustre ce dilemme : forte de son potentiel humain et économique, elle devra augmenter significativement ses investissements en R&D et renforcer son écosystème d’innovation pour éviter de rester un simple terrain d’expérimentation.
Au fond, la compétition technologique mondiale ne se joue plus seulement entre nations, mais entre modèles. L’Occident invente, l’Asie industrialise, et certains territoires, comme Taïwan, deviennent des maillons critiques sans lesquels aucun système ne peut fonctionner.
Dans cet équilibre instable, une certitude s’impose : le pouvoir technologique mondial s’est déplacé vers l’Est. Mais il reste profondément interdépendant. Et c’est peut-être là que résident à la fois sa plus grande force et sa principale vulnérabilité.
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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).