
Par Marion Labouré (Young Leader France-Chine 2026) et Camilla Siazon
Le présent article reprend un extrait du chapitre 2, « Critical Minerals », du rapport The Great Rebalancing, publié en mars 2026 par le Deutsche Bank Research Institute et co-écrit par Marion Labouré et Camilla Siazon.
Aucun pays n’a tiré parti de l’ère des minerais critiques avec autant d’efficacité que la Chine. Grâce à une stratégie industrielle de long terme pilotée par l’État et à des investissements considérables, la Chine exerce aujourd’hui un quasi-monopole sur les principales chaînes d’approvisionnement en minerais, faisant de son échelle industrielle une source de levier stratégique majeure et un goulet d’étranglement pour le reste du monde.
Ce goulet d’étranglement est particulièrement difficile à surmonter, car il repose sur des capacités technologiques, nécessite d’importants capitaux et ne peut être reproduit rapidement. En prenant les terres rares comme principal exemple, cette section explique comment la Chine a construit, consolidé, puis appris à exploiter son avantage industriel dans la sphère géopolitique.
La domination de la Chine sur le segment intermédiaire : la capacité plus que les réserves.
Jusqu’à la fin des années 1980, les États-Unis étaient le premier producteur mondial de terres rares.
La découverte, en 1949, d’un important gisement de terres rares à haute teneur à Mountain Pass, en Californie, a ouvert la voie à la production de masse de quantités commerciales d’éléments de terres rares, ce qui a entraîné une baisse des prix et favorisé leur utilisation commerciale à plus grande échelle [1]. La France occupait également une position de premier plan dans le traitement des terres rares grâce à son géant de la chimie Rhône-Poulenc (racheté par la suite par Solvay).
Toutefois, cet avantage occidental a été dépassé lorsque les dirigeants chinois ont reconnu la valeur stratégique de leurs immenses réserves de terres rares et lancé un effort coordonné pour développer les capacités nationales de production. À cette fin, l’État a soutenu des programmes visant à améliorer les techniques d’extraction minière, investi dans la recherche et le développement des applications des terres rares et apporté un soutien financier, via des banques contrôlées par l’État, permettant aux entreprises chinoises du secteur de se développer et d’atteindre une taille critique, même sans rentabilité immédiate. En conséquence, la production nationale a progressé à un rythme moyen annuel de 40 % entre 1978 et 1989 [2].
À mesure que les exportations chinoises de terres rares augmentaient au cours des années 1990 et que les États-Unis accordaient une priorité croissante aux préoccupations environnementales et sociales, rendant le traitement des terres rares moins compétitif sur leur territoire, la production s’est progressivement déplacée vers la Chine.
Il devenait en effet de plus en plus difficile pour les producteurs non chinois de rivaliser sur les prix. La mondialisation, conjuguée à l’émergence de la Chine comme « atelier du monde », a également conduit les États-Unis et l’Europe à réduire leur production domestique au fur et à mesure que les chaînes d’approvisionnement se déplaçaient vers la Chine. Bénéficiant d’un approvisionnement national à moindre coût, les industriels chinois ont également pu accroître la production de produits finis stratégiques, tels que les aimants à haute performance et les composants électroniques, évinçant progressivement la concurrence étrangère dans les industries manufacturières situées en aval.
Afin de consolider son avantage dans la production de terres rares, les autorités ont simultanément réduit les quotas d’exportation — de 54 % entre 2005 et 2010 — afin de sécuriser les ressources destinées à la demande intérieure et de reprendre le contrôle des opérations [3]. Cette décision a entraîné une forte hausse des prix internationaux des terres rares, avant que Pékin ne remette ensuite sur le marché d’importants volumes de production subventionnée. Ce cycle auto-entretenu a créé une surabondance de matières premières non transformées, fait baisser les prix et renforcé la position de la Chine comme principal acheteur et transformateur mondial.
Le contrôle exercé par la Chine sur les prix mondiaux est renforcé par le manque de transparence concernant les prix réels des terres rares et des minerais critiques. Les deux bourses chinoises spécialisées dans les terres rares fonctionnent en effet avec une transparence limitée, tandis que le Shanghai Metals Market publie des fourchettes de prix indicatives plutôt que des prix au comptant en temps réel. En dehors de la Chine, le marché de gré à gré (OTC) de ces métaux est particulièrement opaque, et les volumes d’échanges sur le London Metal Exchange sont quasiment inexistants. L’arrêt de la publication des quotas chinois d’extraction et de raffinage des terres rares a également contribué à accroître l’incertitude sur les prix ainsi que la volatilité des entreprises étrangères, contraintes d’évoluer dans un environnement devenu moins transparent.
En conséquence de ces différents facteurs, la Chine domine les capacités mondiales de transformation des terres rares depuis les années 1990, sa part de la production mondiale ayant culminé à 97,5 % en 2009. Aujourd’hui, la Chine conserve des positions dominantes dans l’extraction des terres rares (environ 60 à 70 %), leur transformation (environ 90 %) ainsi que la fabrication d’aimants permanents (environ 93 %). Toutefois, bien que le pays domine très largement les segments intermédiaire et aval de la chaîne de valeur, il dépend encore d’importants volumes d’importations de minerais bruts destinés au raffinage et à la transformation.
La Chine figure ainsi parmi les principaux importateurs mondiaux de matières premières dans les chaînes d’approvisionnement des minerais critiques. Afin de réduire cette dépendance, Pékin a développé ses stocks stratégiques et accru ses investissements dans des exploitations minières à l’étranger (notamment en Indonésie) [4].
L’investissement record de 213,5 milliards de dollars consacré à l’Initiative « Belt and Road » en 2025 — dont 32,6 milliards de dollars destinés aux secteurs des métaux et des mines afin de sécuriser les capacités de transformation et les droits d’enlèvement de la production — illustre cette orientation stratégique. Par ces initiatives, la Chine renforce également sa position sur le segment amont, se rapprochant d’une influence encore plus importante sur l’ensemble de la chaîne de valeur des minerais critiques.
Enfin, au fil des années, Pékin a consolidé les entreprises publiques du secteur des terres rares, favorisant une intégration verticale lui permettant de contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur. En décembre 2021, les autorités ont annoncé la création de China Rare Earth Group Co., issue de la fusion de trois grandes entreprises publiques et de deux instituts de recherche. Cette nouvelle entité contrôle désormais environ 70 % de la production nationale chinoise de terres rares.
Les minerais critiques comme « Fordisme minéral »
Pour comprendre la relation entre la domination de la Chine sur les infrastructures liées aux minerais critiques et son rôle dans l’ordre international, il est utile d’établir une analogie avec l’ère mondiale de l’industrialisation américaine au XXᵉ siècle, un système communément désigné sous le nom de « fordisme ».
Le fordisme était un système de production et de consommation de masse apparu dans les années 1920, reposant sur des pièces standardisées et des chaînes d’assemblage mobiles. Sa caractéristique essentielle résidait dans une production intégrée verticalement et réalisée à grande échelle (par exemple, la chaîne d’assemblage). Selon la définition proposée par Stefan Link dans Forging Global Fordism [5], le fordisme a également constitué, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un instrument de modernisation conduite par l’État.
Cette dynamique s’est manifestée par le fait que l’Allemagne comme l’Union soviétique ont activement cherché à acquérir les technologies et les méthodes de production américaines afin de moderniser rapidement leurs économies et de diffuser leurs propres idéologies étatiques. Comme le montre Link, le système de brevets ouvert ainsi que les transferts de technologies relativement permissifs entre les États-Unis, l’URSS et l’Allemagne à cette époque ont permis aux ingénieurs de ces pays d’étudier, de copier et de reproduire les méthodes issues du système de production fordiste développé à Detroit, afin de bâtir leurs propres capacités industrielles et militaires [6].
L’industrialisation de masse permise par le fordisme, combinée au soft power américain d’après-guerre, au capitalisme de consommation et à l’institutionnalisme libéral intégré (embedded liberal institutionalism), a contribué à asseoir l’hégémonie des États-Unis au XXᵉ siècle [7].
De la même manière que le fordisme a constitué le fondement de l’essor économique et militaire des États-Unis, la Chine est parvenue à concevoir et à maîtriser un nouveau système de production appliqué aux minerais critiques, qui constitue aujourd’hui la base de son influence géopolitique. Grâce à l’intégration verticale des entreprises spécialisées dans les terres rares et à sa position de premier acheteur mondial sur le segment aval, la Chine a construit, à ce jour, l’écosystème de transformation des minerais critiques le plus complet au monde.
De même que Ford avait standardisé les pièces industrielles en réalisant d’importantes économies d’échelle et en réduisant fortement les coûts, la Chine a, dans les faits, établi les prix mondiaux et les standards de production. Cette situation est particulièrement visible dans son pouvoir de fixation des prix sur de nombreux minerais critiques, qui a conduit les entreprises occidentales à considérer comme économiquement rationnel d’extraire les matières premières à travers le monde puis de les expédier en Chine pour y être transformées. Aujourd’hui, les États-Unis cherchent à réindustrialiser leurs propres chaînes d’approvisionnement en terres rares, mais se heurtent à ce que Link qualifie de contraintes du « développement tardif » (late developer).
Contrairement aux transferts technologiques intervenus entre les États-Unis, l’Allemagne et l’Union soviétique à l’époque du fordisme, le monde actuel, marqué par le réalisme infrastructurel, laisse beaucoup moins de place à une telle coopération entre concurrents stratégiques. L’Occident ne peut pas simplement reproduire le modèle industriel chinois sans assumer également les coûts économiques, sociaux et environnementaux considérables que la Chine a acceptés au cours de plusieurs décennies de transformation de ses chaînes d’approvisionnement.
Les minerais critiques comme levier du réalisme infrastructurel : étude de cas des terres rares
La stratégie chinoise en matière de terres rares constitue une forme contemporaine de « fordisme minéral ». Dans cette section, nous examinons comment la domination presque totale de la Chine sur les terres rares et, plus largement, sur les minerais critiques, lui a permis de transformer cet avantage industriel en levier géopolitique.
Si la Chine a reconnu depuis longtemps l’avantage que lui procurait sa domination dans le domaine des terres rares et a eu recours, de manière ponctuelle, à des quotas et restrictions à l’exportation depuis les années 1990, nous soutenons que l’objectif initial de ces mesures était avant tout de renforcer les capacités nationales du pays plutôt que d’exercer une influence géopolitique.
L’exemple généralement cité comme la première utilisation par la Chine de sa domination du marché à des fins politiques remonte à septembre 2010, lorsque les exportations de terres rares vers le Japon furent interrompues pendant deux mois. De nombreux observateurs y ont vu une mesure de rétorsion, cette interruption étant intervenue peu après un affrontement entre des navires chinois et japonais dans les eaux disputées situées à proximité des îles Senkaku (appelées îles Diaoyutai par la Chine).
Contrairement au récit communément admis, il existe toutefois peu d’éléments attestant que la Chine ait officiellement annoncé, en 2010, une interdiction ciblée des exportations vers le Japon. Si Pékin a effectivement menacé Tokyo de « contre-mesures fermes », il n’a jamais confirmé formellement avoir suspendu les exportations de terres rares à destination du Japon [8], laissant les analystes déduire ses intentions à partir des données commerciales. Le Premier ministre chinois de l’époque avait d’ailleurs déclaré que « la Chine n’utilise pas les terres rares comme monnaie d’échange » [9].
Néanmoins, l’impact sur le marché fut manifeste : les prix des métaux issus des terres rares furent multipliés par près de dix à la suite de cette interruption. Par la suite, le Japon, conjointement avec les États-Unis et l’Union européenne, a obtenu gain de cause dans une plainte déposée devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), accusant la Chine d’avoir recours à des quotas d’exportation et à d’autres restrictions sur les terres rares, ce qui a conduit Pékin à supprimer l’ensemble de ces mesures en 2015.
L’utilisation plus systématique des terres rares comme instrument de pression s’est développée avec l’intensification de la rivalité sino-américaine durant le premier mandat de Donald Trump. Les restrictions imposées par Pékin sur les exportations de terres rares et d’autres minerais critiques sont alors devenues plus régulières et plus ciblées.
Les premiers signes montrant que les autorités commençaient à considérer leur domination dans le secteur des terres rares comme un outil stratégique au service de la sécurité nationale sont apparus en 2019, lorsque les tensions liées à la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine ont atteint un nouveau sommet. Lors d’une visite très médiatisée dans l’un des principaux complexes miniers et de transformation des terres rares de Ganzhou, le président Xi Jinping a déclaré aux médias d’État que les terres rares pourraient constituer une « nouvelle Longue Marche » [10].
Cet épisode peut être interprété comme le premier signal informel indiquant que Pékin commençait à considérer son quasi-monopole sur cette industrie comme un levier dans son différend commercial avec les États-Unis.
Ces préoccupations se sont renforcées l’année suivante lorsque l’Assemblée populaire nationale a voté une nouvelle loi sur le contrôle des exportations, créant un cadre juridique permettant de restreindre les exportations de matériaux sensibles pour des motifs de sécurité nationale. Si les terres rares n’étaient pas explicitement mentionnées, cette loi autorisait néanmoins Pékin à suspendre légalement ses exportations vers certains pays si les autorités le jugeaient nécessaire.
Au cours des années 2020, alors que la compétition mondiale s’est progressivement transformée en une course aux technologies, les actions de la Chine sont devenues plus explicites. En 2023, Pékin a interdit l’exportation de certains équipements spécialisés destinés au traitement des terres rares et a imposé des restrictions à l’exportation sur le gallium, le germanium et certains types de graphite [11].
En 2024, ces restrictions ont été renforcées jusqu’à devenir une interdiction totale d’exporter du gallium et du germanium vers les États-Unis. En 2025, la Chine disposait d’un large éventail d’instruments de politique publique relatifs aux minerais critiques, transformant ainsi son avantage industriel en un véritable outil de négociation.
[1] “Rare-Earth Metal Prices in the USA Ca. 1960 to 1994,” USGS, 2026, https://www.usgs.gov/publications/rare-earth-metal-prices-usa-ca-1960-1994-0.
[2] “China’s Rare Earths Industry and Its Role in the International Market,” U.S.-China Economic and Security Review Commission, November 2010, https://www.uscc.gov/sites/default/files/Research/RareEarthsBackgrounderFINAL.pdf.
[3] Ibid.
[4] Marion Labouré and Camilla Siazon, “The Top 10 Strategic Commodities to Watch,” Deutsche Bank Research Institute, October 22, 2025. https://www.dbresearch.com/PROD/RIPROD/PDFVIEWER.calias?pdfViewerPdfUrl=PROD0000000000606588.
[5] Stefan J. Link, Forging Global Fordism: Nazi Germany, Soviet Russia, and the Contest over the Industrial Order, (Princeton: Princeton University Press, 2020).
[6] Ibid. According to Link, Germany ultimately internalized these methods more effectively than the Soviet Union.
[7] Ibid.
[8] A study by Simon Evenett and Johannes Fritz found that while China certainly applied export restrictions on rare earths during the 2010s, there was no evidence of a targeted ban on Japan. In fact, it was Australia, not Japan, that witnessed sharp falls in monthly REM exports from China during this period. Simon Evenett and Johannes Fritz, “Revisiting the China–Japan Rare Earths Dispute of 2010”, CEPR, July 19, 2023. https://cepr.org/voxeu/columns/revisiting-china-japan-rare-earths-dispute-2010.
[9] Su Qiang, “Rare Earth Will Not Be Used as Bargaining Chip,” China Daily, October 8, 2010.
[10] The “Long March” comment is seen as a reference to the massive, year-long tactical retreat by the CCP in 1934, as the Red Army escaped the KMT forces during the Civil War. It cemented Mao Zedong’s leadership, allowed the weakened party to survive, and is now celebrated as a foundational symbol of perseverance, sacrifice, and strength. Xi’s visit occurred soon after the US had blacklisted Huawei and came amidst fears that Beijing would restrict or embargo rare earth exports to the US. Zhou Xin, Wendy Wu, and Kinling Lo, “Xi Jinping Visits Rare-Earth Minerals Facility amid Talk of Use in US Trade War,” South China Morning Post, May 20, 2019. https://www.scmp.com/economy/china-economy/article/3010977/xi-jinping-visits-rare-earth-minerals-facility-amid-talk-use.
[11] Marion Labouré and Cassidy Ainsworth-Grace, “Rare Earth Metals: What to Expect in 2024 in 10 Slides,” Deutsche Bank Research, March 26, 2024, https://research.db.com/research/Article?rid=eec2bc46-c2ac-4f07-bcbe-2c75d836a3ee-604&kid=RP0001&documentType=R&wt_cc1=IND-3146993-0000.
*****
Marion Labouré est économiste chez Deutsche Bank à Londres et enseignante à l’Université Harvard. Elle possède une vaste expérience dans le secteur privé, les politiques publiques et la politique monétaire, notamment auprès de la Commission européenne, du Fonds monétaire international, de la Banque centrale du Luxembourg et de Barclays. Elle a reçu le premier prix de l’American Society of Actuaries et a été désignée par Revue Banque comme une étoile montante de la finance, figure parmi les 45 femmes les plus remarquables de la fintech et a été qualifiée de spécialiste de référence des cryptomonnaies par Business Insider. Elle est l’autrice de Democratising Finance, publié par Harvard University Press.
Camilla Siazon est analyste au sein de l’équipe Macro and Thematic de Deutsche Bank à Londres, où elle couvre les actifs numériques, la géopolitique et les tendances macroéconomiques mondiales. Elle a précédemment travaillé pour les cabinets de conseil en géopolitique Eurasia Group et Greenmantle, où elle s’est consacrée à l’analyse des risques politiques et économiques. Elle est titulaire d’un double diplôme MA/MSc en histoire internationale de l’Université Columbia et de la London School of Economics, ainsi que d’un BA en histoire de Barnard College, Université Columbia.
La présente publication exprime les points de vue et opinions des auteurs individuels. En notre qualité de plateforme dédiée au partage d'informations et d'idées, notre objectif est de mettre en avant une pluralité de perspectives. Ainsi, il convient de ne pas interpréter les opinions exprimées ici comme étant celles de la Fondation France-Asie ou de ses affiliés.