L’exception démocratique taïwanaise.

Par Jean-Raphaël Peytregnet

 

La démocratisation de [la République de Chine à] Taïwan constitue l’un des cas les plus aboutis de transition démocratique en Asie de l’Est.

 

Elle ne relève ni d’une diffusion mécanique du modèle libéral occidental ni d’un effondrement brutal d’un régime autoritaire, mais d’un processus graduel combinant libéralisation contrôlée, mobilisation sociale, transformation partisane et reconfiguration identitaire.

 

L’hypothèse de cet article est que la consolidation démocratique taïwanaise ne peut être comprise indépendamment de trois dynamiques imbriquées : la transformation interne du régime du Kuomintang (KMT), le rôle structurant des mobilisations sociales, et la contrainte stratégique permanente exercée par la République populaire de Chine (RPC) dans un contexte de souveraineté non résolue.

 

Chiang Ching-kuo et la libéralisation contrôlée

 

La première phase de la transition est associée à Chiang Ching-kuo, fils de Chiang Kaï-shek, et héritier du régime autoritaire du KMT. Formé en Union soviétique puis intégré à l’appareil sécuritaire nationaliste, il incarne une forme d’autoritarisme technocratique modernisateur. Trois années après la mort de son père en 1975, il est officiellement élu président par l’Assemblée nationale (repliée elle aussi à Taïwan), dans un système encore non démocratique de parti unique.

 

Son apport au processus de démocratisation réside dans la mise en œuvre d’une stratégie de libéralisation progressive sans effondrement du régime. Sous son autorité, l’État engage une ouverture politique graduelle, en réponse à la perte de sa reconnaissance internationale [1], comme aussi à la transformation socio-économique rapide de l’île (qualifiée de « miracle taïwanais »).

 

Entre 1965 et 1985, le PIB réel de l’île croît en moyenne de 8 % par an, tandis que l’industrialisation transforme une économie agricole en économie exportatrice.

 

Ce développement produit des effets politiques majeurs, dont l’émergence d’une classe moyenne urbaine éduquée, une diversification sociale et professionnelle accompagnée d’une augmentation des attentes de la population en matière de participation politique.

 

Kaohsiung 1979 et la contrainte internationale

 

Le mouvement dangwai 黨外 (« hors parti ») émerge dans les années 1970 comme opposition informelle. Il est marqué par des épisodes de répression, notamment l’incident dans la ville de Kaohsiung en 1979 qui marque une étape fondatrice de la contestation démocratique. Une manifestation organisée autour de la revue dissidente Formosa y est violemment réprimée et ses principaux dirigeants sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison.

 

Contre toute attente, les leaders du mouvement ne sont pas exécutés mais envoyés purger leur peine dans le pénitencier de l’île verte (Lüdao 錄島) au sud-est de Taïwan. Cette limitation de la violence d’État est généralement interprétée comme le résultat de pressions diplomatiques et stratégiques exercées par Washington, alors principal soutien international de Taïwan dans le cadre de la rivalité avec la Chine continentale, qui plus est dans le contexte de la Guerre froide.

 

La levée de la loi martiale à Taïwan le 15 juillet 1987 constitue le point d’entrée institutionnel de la transition démocratique. Instaurée  depuis 1949, et conduisant à la période de répression de « Terreur blanche » (baise kongbu 白色恐怖) [2] contre la population locale (147 000 arrestations ; 3000 à 4000 exécutions), celle-ci devenait en effet de plus en plus difficile à justifier face à une société plus moderne et politisée. La transition va dès lors s’accomplir de façon progressive et sans violence.

 

1986–1989 : bifurcation des trajectoires politiques chinoise et taïwanaise

 

À partir du milieu des années 1980, les trajectoires politiques de Taïwan et de la Chine continentale divergent de manière structurelle.

 

En Chine, des mobilisations étudiantes et urbaines apparaissent dès 1986 dans le contexte des réformes « libérales » associées à Hu Yaobang (1915-1989), alors le secrétaire général du Parti, avant d’être démis par l’aile conservatrice du PCC.

 

Ces mobilisations (mouvement dit « démocratique » de Tian’anmen) traduisent une demande croissante de réformes politiques et de lutte contre la corruption. En 1989, ces dynamiques s’amplifient et se diffusent dans environ deux cents villes chinoises, avant d’être brutalement réprimées à Pékin par l’armée sur ordre de Deng Xiaoping. Taïwan suit une trajectoire inverse : les cycles de contestation n’y sont pas supprimés mais progressivement intégrés dans le processus de transformation institutionnelle.

 

Lee Teng-hui et la transformation de l’État

 

Lee Teng-hui, premier président né à Taïwan, formé au Japon et aux États-Unis, joue un rôle central dans la transformation du régime. Issu du KMT mais porteur d’une trajectoire intellectuelle distincte due à ses origines hakka (kejia 客家) et à son éducation japonaise puis américaine, il incarne une internalisation de la transition démocratique au sein même de l’ancien parti autoritaire.

 

Son apport fondamental réside dans la transformation constitutionnelle de l’État. Sous sa présidence, les réformes des années 1990 mettent fin à la fiction d’un gouvernement représentant l’ensemble de la Chine. La démission forcée des parlementaires continentaux dits “frozen in office”, entre 1991 et 1992, puis l’introduction de l’élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996 achèvent la territorialisation du système politique taïwanais.

 

Pour le président Lee Teng-hui les relations entre Taïwan et la Chine continentale doivent être considérées comme des relations entre deux États distincts (liangguolun 兩國論, théorie dite des deux États), et non comme une relation interne à un seul pays, se faisant de la sorte l’architecte principal de la démocratisation institutionnelle de l’île.

 

Dès lors, l’État se redéfinit progressivement comme entité politique enracinée à Taïwan, dans un processus de taïwanisation (taiwanhua 台灣化) institutionnelle et symbolique.

 

Le DPP et la politisation de l’identité taïwanaise

 

Malgré l’interdiction des partis politiques, le Parti démocrate progressiste Minjindang 民進黨 (Democratic Progressive Party ou DPP) est fondé en 1986, et va alors jouer un rôle structurant dans la transformation de la contestation en alternative politique. Des figures intellectuelles comme le professeur de droit international Peng Ming-min (« le père de l’indépendance ») participent à l’élaboration d’une pensée démocratique liée à la redéfinition de l’identité politique taïwanaise [3].

 

Les mobilisations étudiantes constituent un acteur central de cette évolution. Un tournant majeur est accompli avec le « mouvement étudiant des Lys sauvages » (yebaihe xueyun 野百合學運) en 1990, lors duquel des milliers d’étudiants occupent la place devant le palais présidentiel à Taipei pour exiger une refonte constitutionnelle et la fin des institutions héritées de la Chine continentale. Le président Lee Teng-hui choisit à l’inverse de son homologue chinois de rencontrer les représentants du mouvement, intégrant ainsi la contestation dans le processus institutionnel.

 

Le « mouvement étudiant des Tournesols » (taiyanghua xueyun 太陽花學運) de 2014 marquera une nouvelle phase. En occupant le parlement pour protester contre un accord économique avec la Chine conclu par le KMT momentanément revenu au pouvoir (2008-2016), les étudiants contestent non seulement une politique publique mais aussi la trajectoire d’intégration économique avec Pékin. Ce mouvement renforce le DPP et restructure durablement le paysage politique.

 

Conformément à la Constitution de la République de Chine [à Taïwan], le président est élu au suffrage universel direct pour un mandat de quatre ans, renouvelable une seule fois. Dans ce cadre, tous les présidents élus depuis la transition ont été reconduits pour un second mandat. Cette régularité traduit la stabilité du système électoral et la normalisation de l’alternance comme mécanisme central de légitimation politique.

 

Chen Shui-bian et l’institutionnalisation de l’alternance

 

Chen Shui-bian, ancien avocat des droits de l’homme et figure de l’opposition démocratique, devient en 2000 le premier président issu de l’alternance. Membre du DPP, issu des mouvements pro-démocratiques des années 1980, il incarne l’affirmation d’une identité taïwanaise distincte de la Chine continentale. Son mandat marque la consolidation des mécanismes électoraux et une politisation croissante de la question identitaire et souverainiste. Sa tentative de référendum d’auto-détermination organisée en même temps que l’élection présidentielle échouera néanmoins en mars 2004, bien que plus de 90 % des votants se soient prononcés en sa faveur, la participation populaire étant restée sous le seuil légal de 50 %.

 

Ma Ying-jeou et la stabilisation par l’interdépendance économique

 

Ma Ying-jeou, né à Hong Kong, juriste formé aux États-Unis et figure montante du KMT, est élu en 2008. Son mandat repose sur une stratégie de normalisation des relations avec la Chine continentale à travers une intensification des échanges économiques et institutionnels, comme aussi via le « consensus de 1992 », selon lequel il n’existe qu’« une seule Chine », chaque partie pouvant en avoir sa propre interprétation.

 

Cette phase contribue à stabiliser temporairement les relations entre les deux entités en créant une formule suffisamment ambiguë pour permettre la poursuite du dialogue.

 

Elle favorise le rapprochement économique, mais sans résoudre le différend politique fondamental entre les deux rives du détroit.

 

Tsai Ing-wen et la consolidation démocratique sous contrainte

 

Tsai Ing-wen, juriste formée au Royaume-Uni et spécialiste du droit international, devient présidente en 2016 et première femme à Taïwan à exercer cette fonction.

 

Son apport principal réside dans la consolidation d’une démocratie mature sous forte contrainte externe (Chine). Sa doctrine du statu quo combine l’inutilité de toute déclaration formelle d’indépendance et l’affirmation de la souveraineté de Taïwan. Elle renforce ainsi la résilience institutionnelle du régime démocratique [4].

 

Lai Ching-te et la continuité dans un contexte polarisé

 

William Lai (Ching-te), ancien médecin, accède à la présidence en 2024 après avoir été vice-président de Tsai Ing-wen, sur la base d’une plateforme pro-indépendantiste. Son élection illustre la continuité institutionnelle du régime démocratique, mais aussi l’intensification de la polarisation identitaire autour de la relation avec la Chine. Celui-ci reprend à son compte la ligne définie par Tsai : Taïwan est déjà un État souverain, sous le nom de République de Chine (Taïwan) ; il n’est donc pas nécessaire de déclarer une indépendance formelle de l’île.

 

L’élection de Lai s’inscrit dans la continuité de cette trajectoire démocratique consolidée. Elle confirme la stabilité institutionnelle du système, la normalisation de l’alternance politique mais aussi la persistance d’un clivage structurant autour de la relation avec la Chine.

 

Cependant, cette consolidation interne s’inscrit aussi dans un environnement stratégique de plus en plus contraint. Sur le plan politique, les équilibres internes restent sensibles aux dynamiques inter détroit, notamment à travers les positions du KMT et ses initiatives de dialogue avec Pékin (cf. visite en avril 2026 de la nouvelle présidente du parti nationaliste, Cheng Li-wun), qui ravivent régulièrement le débat sur l’orientation stratégique de l’île.

 

Surtout, la pression exercée par Pékin constitue désormais le facteur externe central de l’évolution du régime communiste à l’endroit de Taïwan. Celle-ci ne repose plus uniquement sur la dissuasion militaire classique, mais sur une stratégie multidimensionnelle de zones grises : incursions quasi quotidiennes d’avions de chasse dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan, cyberattaques, campagnes de désinformation et pressions diplomatiques visant à réduire son espace international. Ces actions s’accompagnent régulièrement d’exercices militaires simulant des scénarios de blocus ou de contrôle des voies maritimes, voire de contingence d’invasion.

 

Dans ce contexte, l’avenir de la démocratie taïwanaise ne dépend plus uniquement de sa consolidation interne, désormais solide, mais de sa capacité de résilience face à une pression stratégique structurelle et durable. Taïwan apparaît ainsi comme une démocratie pleinement institutionnalisée mais sous contrainte géopolitique permanente, dont la stabilité repose sur un équilibre fragile entre cohésion interne, mobilisation sociale héritée des cycles étudiants (Lys sauvages et Tournesols), et gestion d’un environnement régional de plus en plus conflictuel entre Pékin et Washington.

 

Hong Kong comme contre-modèle

 

S’y ajoute l’évolution de Hong Kong qui connaît une restriction progressive de ses libertés politiques, culminant avec les mobilisations massives de la population hongkongaise en 2014 et en 2019.

 

Le principe « un pays, deux systèmes » Le principe « un pays, deux systèmes » (yiguo liangzhi 一国两制) qui devait également s’appliquer à Taïwan dans l’esprit de Deng Xiaoping, cède alors la place à une restriction croissante de l’espace politique, notamment après l’adoption de la loi chinoise sur la sécurité nationale en 2020 contredisant les engagements pris par Pékin dans la « déclaration conjointe » sino-britannique de 1984 qui garantissait à l’ancienne colonie, jusqu’en 2047, le maintien d’un haut degré d’autonomie (sauf en matière de défense et de politique étrangère), et que ses droits et ses libertés de presse, de parole, de rassemblement et de religion seraient préservés [5].

 

À nouveau, ce contraste par rapport à Pékin renforce la perception de Taïwan comme seul espace issu du monde chinois ayant réussi une démocratisation complète et durable, consolidant ainsi la dynamique de taïwanisation.

 

Fragilités structurelles de la démocratie taïwanaise

 

Malgré sa consolidation institutionnelle, la démocratie taïwanaise demeure caractérisée par certaines fragilités structurelles.

 

La première est sa vulnérabilité géopolitique, liée à la proximité militaire immédiate de la Chine et à l’absence de garantie de sécurité formelle des États-Unis (cf. les ambiguïtés du Taiwan Relations Act des États-Unis garantissant en théorie la sécurité de Taïwan aggravées par la posture transactionnelle du président Trump), ce qui crée une incertitude stratégique permanente éventuellement susceptible de peser sur les choix futurs de l’électorat taïwanais.

 

La deuxième réside dans la polarisation identitaire, qui structure de manière durable la compétition politique entre visions concurrentes de la nation.

 

Si le KMT n’est plus hégémonique, il reste l’un des deux piliers du système politique taïwanais, capable de peser sur la relation avec Pékin, d’autant que le Parti nationaliste contrôle aujourd’hui en nombre de voix (52 contre 51 au DPP), avec son allié du moment, le Taiwan People’s Party (8), le parlement taïwanais (Yuan Législatif).

 

Enfin, la démocratie taïwanaise est confrontée à des opérations d’influence et de désinformation menées par la Chine continentale qui visent à fragiliser sa cohésion sociale et sa confiance institutionnelle.

 

Conclusion

 

En définitive, la démocratie taïwanaise ne peut être comprise sans cette double dynamique : d’un côté, une démocratisation institutionnelle rapide et relativement réussie ; de l’autre, une taïwanisation progressive qui a redéfini les fondements identitaires du politique.

 

L’ensemble a abouti à un système démocratique stable et compétitif, mais aussi traversé par des tensions structurelles liées à la question de l’identité nationale et à la pression extérieure. Taïwan illustre ainsi le cas d’une démocratie construite à la fois par le haut (les réformes venues du pouvoir) et par le bas (la pression de la société), dont la vitalité et la stabilité du régime reposent sur sa capacité à articuler pluralisme politique et affirmation identitaire dans un environnement géopolitique de plus en plus contraint.

 

[1] Marquée notamment par l’expulsion de l’Organisation des Nations Unies, le 25 octobre 1971, de la République de Chine (RoC) au profit de la République Populaire de Chine (RPC), puis par l’établissement de relations diplomatiques entre Washington et Pékin, en 1979.

 

[2]  À la suite de l’incident du 28 février 1947, dit ererba 二二八, provoqué par la molestation d’une vendeuse de cigarettes de contrebande par des agents gouvernementaux. Cette altercation agit comme une étincelle dans la population taïwanaise qui se révolte et qui est par la suite violemment réprimée par le régime du KMT.

 

[3]  En 1964, Peng Ming-min rédige avec deux collègues la « Déclaration de Formose » (Taiwan liangguo lun 台灣兩國論) demandant la fin de la dictature du Kuomintang et l’instauration d’une démocratie à Taïwan. Ce texte est considéré comme l’un des premiers appels structurés à la démocratisation et à l’autodétermination de Taïwan.

 

[4]  Voir interview de Tsai Ing-wen par la BBC le 14 janvier 2020 : “We are already a functionally independent country. And we have our own government, we have our own elections, of course, presidential election, and that is a way to express that we do have sovereignty, and our people elect their own leaders. So, effectively we are a country already.”, cf. President Tsai interviewed by BBC, 2020-01-18, english.president.gov.tw

 

[5]  Suzanne Pepper, Keeping Democracy at Bay in Hong Kong, 2007.

 

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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).

 

 

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