Japon : Adieu au pacifisme ?

Par CHEN Yo-Jung

 

Connu pour son pacifisme absolu jalousement gardé depuis la fin de la guerre il y a 81 ans, le Japon vient de provoquer l’ébahissement général en levant, en avril 2026, l’auto-interdiction d’exportation d’armes létales en vigueur depuis 1967. La démarche, intervenue après la décision d’avancer d’un an le calendrier de doublement du budget de défense, de 1 % à 2 % du PIB, est qualifiée de « rupture avec le pacifisme » (New York Times), d’« abandon du pacifisme » (Nikkei Asia), de « réarmement historique » (Asia Times), voire même de  « remilitarisation dangereuse » (gouvernement chinois) de ce pays.

 

Contexte géopolitique

 

Le repli sur soi des États-Unis depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et l’instabilité géopolitique qui s’ensuit poussent les alliés de l’Amérique à prospecter chacun sa voie de survie dans un monde où l’assurance stratégique américaine n’est plus chose acquise.

 

Dans cet effort de réadaptation, les puissances moyennes tendent à serrer les coudes entre elles et certaines semblent se tourner davantage vers l’autre superpuissance qu’est la Chine. En Asie, les signes croissants d’un recul stratégique américain conduisent les pays de l’Asie du Sud-Est à revoir la neutralité subtile qu’ils ont jusqu’ici tenté de maintenir entre les deux superpuissances, se penchant désormais davantage en faveur de Pékin.

 

Un sondage mené cette année par l’institut singapourien ISEAS-Yusof Ishak montre que 52 % de ces pays opteraient pour la Chine (contre 48 % pour les USA) s’il fallait choisir entre Washington et Pékin. Il s’agit d’un renversement net des résultats de 2025, où 52 % préféraient encore les USA à la Chine (47 %).

 

En Asie du Nord-Est, le climat géopolitique est déjà très tendu. Trois alliés démocratiques de l’Amérique (Japon, Corée du Sud et Taïwan) y font face à trois puissances autoritaires nucléaires belligérantes (Chine, Corée du Nord et Russie). Le recul perceptible de l’influence américaine oblige ces alliés à se réadapter sans pour autant remettre en question leur alliance avec Washington.

 

La Corée du Sud, par exemple, entreprend une nouvelle ouverture économique vis-à-vis de la Chine tout en renforçant son propre potentiel de défense, avec au menu un projet de se doter de sous-marins nucléaires. L’imprévisibilité de Donald Trump a par ailleurs conduit à un réchauffement des relations entre Séoul et Tokyo, longtemps frères ennemis, fractionnés par l’amertume de la colonisation japonaise. Séoul est par ailleurs depuis 2005 l’un des « 4 partenaires d’Indopacifique » (IP4 = Corée du Sud, Japon, Australie, Nouvelle-Zélande) de l’OTAN.

 

Japon : Adieu au pacifisme ?

 

Dans ce mouvement global de réalignement stratégique des puissances moyennes coincées entre les deux superpuissances, le Japon fait exception dans la mesure où il exclut, pour le moment au moins, l’option d’un rapprochement avec la Chine. Les relations bilatérales avec Pékin sont au plus bas depuis l’arrivée au pouvoir à Tokyo d’une cheffe de gouvernement trop belliqueusement nationaliste au goût de Pékin.

 

La réponse de Tokyo à l’instabilité croissante de son espace géostratégique est donc le recours à une nouvelle étape de réarmement, au mépris du pacifisme strict dicté depuis 1946 par sa Constitution.

 

Une démarche qui lui permet à la fois de satisfaire l’exigence de l’allié américain pour une meilleure autonomie sécuritaire et de combler le vide stratégique prévisible. Dans le cadre de ce que Pékin condamne comme une remilitarisation dangereuse, Tokyo a rouvert en avril 2026 les exportations d’armes létales qu’il s’était interdites depuis 1967.

 

Libéré de cette contrainte, le Japon poursuit, à travers les ventes d’armes et les partenariats sécuritaires, le développement d’un réseau de quasi-alliances régionales (Australie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Indonésie, Malaisie, Inde…) qui, selon la revue Nikkei Asia, semble traduire un souci de sécuriser la région Indopacifique, par où passe la vitale route d’approvisionnement en ressources naturelles. Pour le New York Times, « le Japon se projette ainsi désormais comme une nouvelle force de stabilité et de puissance dans une région secouée par la posture agressive de la Chine et la volatilité politique de l’Amérique de Donald Trump ».

 

Selon Huong Le Thu, responsable pour l’Asie de l’International Crisis Group, citée par le quotidien américain, « le nouveau Japon représente désormais la stabilité et la continuité que la région attendait auparavant des USA, s’apprêtant à combler le vide de leadership et offrant dorénavant son “hard power” en plus de son “soft power”. »

Comme nous allons le voir ci-après, le Japon désormais décomplexé de son pacifisme traditionnel développe par ailleurs des partenariats sécuritaires avec les pays européens. La volatilité de l’ère trumpienne n’est pas l’unique motivation de l’orientation choisie par le Japon.

 

Celle-ci répond en fait et tout d’abord à l’agenda nationaliste cher à la Première Ministre Takaichi Sanae. Issue de l’aile d’extrême droite du parti PLD (Parti Libéral Démocrate) au pouvoir, la nouvelle cheffe du gouvernement est connue depuis longtemps pour son souhait de rompre avec la Constitution pacifiste afin de réaliser son rêve d’une normalisation militaire du pays. Vu de la droite, une telle normalisation militaire devrait permettre au Japon de se défendre sans les contraintes d’un pacifisme jugé utopique.

 

Pacifisme : une histoire

 

À la suite de sa capitulation en 1945, le pays, alors en pleine repentance de son passé militariste, a dû accepter la Constitution pacifiste et démocratique que lui impose l’occupant américain en 1946. Selon l’article 9 de cette Constitution [1], le Japon renonce à jamais à la guerre et s’interdit le maintien de forces armées terrestres, maritimes et aériennes.

 

Cependant, la guerre de Corée en 1950 et le besoin urgent d’alliés pour endiguer l'avancée du communisme en Asie ont vite amené Washington à tolérer au Japon la création, en 1950, d’une « Police de Réserve », laquelle est surclassée en 1954 en « Forces d’Autodéfense » (FAD), misant sur l’interprétation que « l’autodéfense » n’est pas explicitement interdite par la Constitution. La croissance économique aidant, les FAD japonaises, même avec un budget limité à 1 % du PIB, finissent par évoluer aujourd’hui en l’une des plus puissantes et modernes forces armées (pardon, forces d’autodéfense !) en Asie.

 

Malgré l’hostilité constante des conservateurs, qui le jugent dangereusement utopique, l’article 9 a toujours été solidement soutenu par une population pacifiste et antimilitariste. Le pacifisme qu’il prône a facilité la reconstruction du pays dévasté par la guerre.

 

Au lieu de dépenser un budget important pour la défense, le Japon d’après-guerre, placé sous le parapluie nucléaire américain, a pu concentrer toutes ses ressources nationales sur la reconstruction du pays pour évoluer, dans les années 1980, en la 2ème économie du monde.

 

Plus que cela, l’article 9 est surtout apprécié pour avoir garanti au Japon une paix pérenne depuis la fin de la guerre. Tokyo a toujours pu opposer l’article 9 aux multiples pressions de Washington pour sa contribution militaire dans les « guerres américaines » (Vietnam, Afghanistan, Irak, Iran…). Pour ses défenseurs, l’article 9 constitue ainsi un bouclier formidable gardant le pays contre les bouleversements dans le reste du monde.

 

En complément de la Constitution pacifiste, le Japon avait tenu à enfoncer le clou de son pacifisme en s’imposant, en 1967, les « Trois Principes d’Exportations d’Armes », par lesquels l’archipel s’était interdit d’exporter des armes aux (1) pays communistes, (2) aux pays sanctionnés par l’ONU et (3) aux pays en conflit armé.

 

Sous la pression notamment des États-Unis, cette auto-restriction des exportations d’armes a été successivement assouplie pour être remplacée en 2014 par les « Trois Principes de Transfert d’Équipements de Défense » (on ne dit plus « armes »…). Ceux-ci ouvrent la voie, sous des conditions strictes de destinataires, à l’exportation de cinq catégories d’équipements « non létaux » (sauvetage, transports, vigilance, surveillance et déminage). Le Japon a ainsi pu fournir des gilets pare-balles à l’Ukraine ainsi que des radars et des patrouilleurs maritimes « désarmés », donc non létaux, aux Philippines.

 

En plus de l’auto-restriction de l’exportation d’armes, l’unique pays martyr des bombardements atomiques a adopté, par résolution parlementaire en 1967, les « Trois Principes Non-Nucléaires », qui consistent à (1) ne pas posséder, (2) ne pas fabriquer et (3) ne pas introduire sur le territoire national d’armes nucléaires.

 

Le troisième principe, cependant, fait l’objet de polémique, car il est évident que les forces américaines stationnées au Japon sont dotées d’armes nucléaires. Comment donc bannir les armes nucléaires de son territoire national quand on vit sous la protection du parapluie nucléaire américain ? Une de ces contradictions que le gouvernement actuel entend résoudre dans les mois à venir.

 

Un long parcours de « réarmements » progressifs

 

Le monde a beau s’étonner d’un « tournant historique et un abandon du pacifisme » (New York Times) par le Japon à la suite de sa décision d’autoriser les exportations d’armes létales, force est de constater que ce n’est pas la première fois que ce pays se « réarme ».
En fait, l’effort d’assouplir les contraintes politico-juridiques et constitutionnelles qui limitent la défense du Japon d’après-guerre s’est engagé dès le lendemain de la promulgation de la loi fondamentale pacifiste en 1946.

 

À l’opposé d’une population résolument attachée à la paix pérenne garantie par la Constitution pacifiste, il a toujours existé un courant hostile à ce pacifisme jugé dangereusement utopique dans l’environnement géostratégique hostile du pays. Cette opposition vient surtout de la droite, dont le parti au pouvoir, le PLD.

 

Au sein de ce parti, dont le principe fondateur est précisément la révision de la Constitution, les uns souhaitent faire du Japon un pays militairement « normal » et responsable de ses engagements stratégiques, tandis que d’autres rêvent d’un retour au bon vieux temps où le pays était respecté en tant que puissance impériale militariste. D’autres contestent l’origine étrangère (américaine) de la Constitution et réclament, pacifisme ou non, une nouvelle loi fondamentale véritablement souveraine.

 

Au cours des huit décennies passées depuis l’adoption de la Constitution, les dirigeants japonais successifs, presque exclusivement du PLD, ont tous fait savoir, avec des degrés d’enthousiasme variés, leur souhait d’un amendement constitutionnel [2]. À défaut de réunir les conditions nécessaires pour l’amendement, ils ont jusqu’ici eu recours à des « réinterprétations » de la Constitution pour réaliser une succession de réarmements du pays.

 

Pour commencer, la création en 1954 des « Forces d’Autodéfense japonaises » (FAD) et de l’Agence de la Défense Nationale (surclassée en ministère en 2007) constitue déjà le tout premier de la série de réarmements du pays. Depuis, la droite au pouvoir et les pressions de Washington ont poussé Tokyo à accomplir successivement d’autres réarmements qui testent à chaque fois la limite du pacifisme prescrit par la Constitution.

 

Ainsi, alors qu’un traité de sécurité nippo-américain signé en 1960 renforce la dépendance du pays vis-à-vis de l’allié américain, le Japon, redevenu membre des Nations Unies en 1956, adopte en 1991, année de la première guerre du Golfe, une loi permettant aux FAD de participer aux opérations de maintien de la paix de l’ONU.

 

Même si la législation prévoit des conditions strictes de neutralité, d’utilisation des armes et d’intervention limitée aux zones non conflictuelles, et même si cela se passe sous le drapeau onusien, ce premier pas des militaires japonais hors de la frontière nationale suscite à l’époque une forte émotion au sein du pays, mais aussi chez ses voisins, la Chine en tête, dont la mémoire était encore vive des exactions brutales commises par l’armée impériale japonaise sur leur sol. Toujours est-il qu’en 1992, les casques bleus japonais ont participé à la reconstruction du Cambodge.

 

En 1999, un nouveau traité de sécurité nippo-américain ouvre la voie à un soutien logistique des FAD aux forces américaines en cas de conflit. C’est ainsi que les FAD ont ravitaillé des navires américains dans l’océan Indien pendant la guerre d’Afghanistan, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agit là d’une nouvelle étape de remilitarisation très mal vue des pays voisins, car les FAD ne portent plus les casques bleus pour cette mission extraterritoriale. En 2003, cédant aux pressions américaines, les FAD, toujours sans le couvert de l’ONU, se sont engagées dans des missions humanitaires et de reconstruction d’infrastructures dans des zones non conflictuelles en Irak.

 

Ainsi, partant à l’origine d’une « autodéfense strictement défensive » limitée aux confins du territoire national, les FAD japonaises, en l’espace d’un demi-siècle, se sont « réarmées » au point de se retrouver libres d’opérer hors des frontières nationales sans le couvert de l’ONU et sans que le texte de la Constitution ne soit modifié.

 

Le retour au pouvoir de Shinzo Abe en 2012 marque un nouveau pas de la remilitarisation progressive du Japon. Toujours à défaut de pouvoir procéder à un amendement constitutionnel, le Premier ministre nationaliste, au pouvoir jusqu’en 2020 et assassiné en 2022, a réussi, par « décision du Conseil des ministres », à décréter une nouvelle réinterprétation majeure de l’article 9.

 

Tokyo s’accorde ainsi désormais le droit à l’autodéfense « collective », c’est-à-dire la possibilité pour les FAD d’intervenir militairement pour défendre des alliés même quand la sécurité du Japon n’est pas directement menacée. Pour les critiques, dont la presse libérale comme l’Asahi Shimbun, la notion de  « l’autodéfense » tolérée par la Constitution est ainsi foulée aux pieds.

 

En 2009, la mise en service du « destroyer » Hiyuga (13 500 tonnes) lance la question de savoir si les FAD sont passées du principe d’une « autodéfense défensive » à celui d’une « autodéfense offensive ». Classé officiellement dans la catégorie de « destroyer », le navire à pont plat présente pourtant toute l’allure d’un porte-avions… Présenté initialement comme porte-hélicoptères inoffensif, le « destroyer » est rénové un an plus tard pour embarquer des chasseurs-bombardiers F 35 à décollage vertical.

 

La question d’un possible débordement du principe d’autodéfense défensive s’est à nouveau posée en 2022 lorsque, sous le Premier ministre Kishida, Tokyo adopte « Trois Documents sur la Sécurité Nationale ». Ceux-ci prévoient, entre autres, de doter les FAD de missiles à longue portée pour une contre-attaque en territoire ennemi et de la capacité de frapper préventivement les bases ennemies avant même qu’une attaque n’ait lieu contre le Japon.

 

De nouveau, les critiques, dont la Fédération japonaise des Associations d’Avocats, y voient une violation directe du principe « d’autodéfense défensive » de la Constitution car, théoriquement, elle ouvre la possibilité d’une agression sans provocation d’un pays adversaire.

 

En avril 2026, prenant part aux exercices « Balikatan » aux Philippines aux côtés des forces françaises, américaines et australiennes, le contingent japonais de 1 400 soldats a fait le buzz en tirant des missiles pour la première fois « en dehors du territoire national ». Faut-il qualifier cette action d’un nouveau pas dans la série de remilitarisations du Japon ?

 

En juillet cette année, le tir d’un missile balistique intercontinental par un sous-marin nucléaire chinois dans le Pacifique relance le débat sur une éventuelle révision des « Trois Principes Non-Nucléaires » et renforce la tentation de doter les FAD japonaises de sous-marins nucléaires. Pour le moment, le débat demeure forcément hypothétique vu l’allergie antinucléaire encore très vive dans l’unique pays martyr des bombardements atomiques.

 

Enfin, la révision prévue en fin 2026 des « Trois Documents sur la Sécurité Nationale » est attendue pour donner une impulsion supplémentaire au potentiel de défense du Japon, avec l’accent sur la promotion de l’industrie de défense, l’idée des capacités de contre-frappe en territoire ennemi et la révision possible du principe de non-introduction d’armes nucléaires.

 

Ainsi, au moyen de législations spéciales et de réinterprétations audacieuses de la Constitution, Tokyo a réussi au cours des huit décennies passées une série de réarmements successifs en dépit de la résistance d’une opinion publique résolument pacifiste.

 

Cela dit, aucun dirigeant japonais n’est à ce jour parvenu à surmonter l’attachement ferme de la population à l’article 9 pour mettre le pays sur les rails d’une véritable révision de la Constitution.

 

Vers un « pacifisme proactif »

 

Récemment, la prise de conscience des menaces croissantes dans le voisinage de l’archipel semble avoir amené les Japonais à atténuer leur profond attachement au pacifisme constitutionnel, au point qu’une légère majorité tolère désormais une retouche limitée de la Constitution. Un changement d’attitude qui fait dire à la revue Asia Times que les Japonais sont devenus des « réalistes hésitants », sinon des « réalistes pragmatiques ».

 

Ce « Oui mais… » de l’opinion est confirmé par un sondage mené en février dernier par l’Université Tsukuba. Selon l’enquête, 49,3 % de la population accepte désormais un amendement de la Constitution. Mais le projet de la Première ministre de doubler les dépenses militaires recueille à peine 38 % d’avis favorables et seuls 32 % approuvent la proposition de supprimer les « Trois Principes Non-Nucléaires ». À remarquer aussi que 67 % des répondants à un sondage d’avril du quotidien Asahi se déclarent hostiles à la libéralisation des exportations d’armes létales décidée le même mois.

 

Un autre sondage d’avril 2026 mené par le quotidien Yomiuri indique que même cette légère majorité en faveur d’un amendement constitutionnel semble s’effriter quelque peu depuis l’arrivée au pouvoir d’une Première ministre connue pour son nationalisme particulièrement belliciste. Selon cette enquête, le soutien pour une révision de la Constitution, quoique toujours majoritaire, accuse une baisse de 60 % en 2025 à 57 % cette année, tandis que l’opposition à la révision s’élève de 36 % à 40 %.

 

Ce dernier sondage montre en outre que, quelle que soit la majorité en faveur d’une révision constitutionnelle, le public demeure catégorique dans son soutien à l’article 9, avec 80 % d’opposition à toute modification de son paragraphe 1 (renonciation à jamais à la guerre). Quant au paragraphe 2 (interdiction du maintien de forces armées), le public semble plus ambivalent, avec 48 % pour son maintien contre 47 % pour une modification.

 

En plus, une majorité de 60 % se déclare pour le maintien du paragraphe 2 tout en acceptant l’ajout d’une clause sur la légitimation constitutionnelle des FAD. Cette opinion reflète un souci largement partagé de remédier à la contradiction entre l’interdiction constitutionnelle de forces armées et l’existence désormais incontournable des forces d’autodéfense japonaises.

 

Cette évolution de l’opinion publique, d’une défense absolue du pacifisme constitutionnel vers une tolérance indécise d’une révision limitée de la Constitution, coïncide avec l’arrivée au pouvoir, en novembre dernier, de Takaichi Sanae, la plus agressivement nationaliste des dirigeants successifs du Japon d’après-guerre, qui n’a jamais caché son hostilité à l’article 9 ni son ambition d’amender la Constitution.

 

Forte d’un taux de soutien exceptionnellement élevé, d’environ 65 % en février cette année, en plus d’une majorité historique de plus de 2/3 à la Chambre basse à la suite de l’élection générale anticipée d’avril dernier, la Première ministre semble être confiante que c’est l’opportunité plus que jamais de mettre en œuvre ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a pu réaliser : lancer formellement le chantier d’une révision de la Constitution.

 

Ainsi, tout en avançant d’un an le doublement du budget militaire et en mettant fin à l’interdiction d’exportation d’armes létales, Mme Takaichi a relancé les travaux de la Commission parlementaire sur l’amendement de la Constitution avec l’objectif de passer au vote et au référendum dans le courant de 2027.

 

Simultanément, Tokyo conclut en mai dernier un important contrat de vente de onze frégates modernes (bien « létales » cette fois !) à l’Australie. Bien au-delà d’une simple vente d’armes, ce premier marché d’armes d’envergure par le Japon contribue, selon la revue Nikkei Asia, à sceller les relations bilatérales dans le cadre d’une quasi-alliance face à l’avance de la Chine dans le Pacifique.

 

Dans le même élan, il est envisagé de vendre les mêmes frégates à la Nouvelle-Zélande et de fournir des navires de guerre japonais « d’occasion » aux Philippines, à l’Indonésie et à la Malaisie. Avec Manille en particulier, Tokyo raffermit sa coopération militaire, incluant le partage de renseignements et la fourniture d’équipements de défense, dans un effort de renforcer la capacité de ce pays à se défendre contre l’avance coercitive chinoise dans la mer de Chine méridionale.

 

Avec l’Inde, la visite en juillet de Mme Takaichi à New Delhi a permis de sceller des projets de coopération sécuritaire, industrielle et économique. Tokyo s’attache en particulier à retenir New Delhi dans le camp des alliés démocratiques de l’Indopacifique dans le contexte d’un apparent désintéressement de Washington pour le QUAD, alliance quadripartite USA-Australie-Inde-Japon chère à Tokyo.

 

Il va sans dire que la légalisation de l’exportation des armes létales a été très favorablement accueillie par l’industrie d’armements japonaise, même si, selon le quotidien économique Nihon Keizai, les industriels nippons d’armements, longtemps confinés à la seule clientèle des FAD, auront dans l’immédiat du mal à rattraper l’échelle de production nécessaire pour concurrencer sur le marché mondial des armements.

 

Sortant progressivement de son pacifisme rigide, le Japon développe désormais sans scrupule des partenariats de défense avec les pays de l’OTAN et de l’Union européenne, certains de ces projets datant de 2022. Il rejoint ainsi la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande comme l’un des quatre partenaires privilégiés (IP4) de l’OTAN en Asie.

 

Le partenariat Japon-OTAN n’est pas nouveau, mais il a fait peau neuve avec Mme Takaichi dans la mesure où Tokyo se constitue désormais en partenaire décomplexé, libéré des contraintes passées de son pacifisme. En janvier 2025, le Japon a surclassé en ambassade sa représentation auprès de l’OTAN. En juin 2026, 4 officiers des FAD japonaises sont détachés auprès de l’OTAN dans le cadre du programme d’assistance pour l’Ukraine.

 

Avec l’Europe, le programme « GCAP tripartite » Royaume-Uni-Japon-Italie pour développer, à l’horizon 2035, un avion de combat de nouvelle génération bat son plein et pourrait s’élargir pour inclure la Pologne, la Suède et le Canada.

 

Avec Londres, Tokyo a un accord d’accès réciproque de troupes, tandis que des exercices militaires ont eu lieu au Japon avec les forces françaises et britanniques. En avril 2026, 30 ambassadeurs auprès de l’OTAN étaient à Tokyo pour explorer de nouvelles possibilités de partenariat, lesquelles incluent déjà la coopération dans l’industrie de défense et un partage de sites de lancement de satellites.

 

Avec la France, la visite, en avril dernier, du Président Macron au Japon (et en Corée du Sud) était l’occasion de reconfirmer la coopération bilatérale dans le domaine de la défense (exercices conjoints, coordination, renseignements, co-développements). Le président de la République y a d’ailleurs rappelé sa proposition faite en mai 2025 pour la constitution d’une coalition des indépendants entre l’Europe et l’Indopacifique. Par ailleurs, la Marine française et la Légion étrangère ont, en mai 2021, mené des exercices avec les forces japonaises, américaines et australiennes en mer de Chine orientale, sous le nez de Pékin. La France et le Japon ont participé conjointement aux exercices militaires « Balikatan » aux Philippines en avril dernier, aux côtés des forces américaines et australiennes.

 

Conclusion

 

En dépit de la sensation soulevée par ce qui est interprété comme un  « abandon historique du pacifisme » (revue The Week), la réouverture des exportations d’armes létales japonaises ne représente en fin de compte qu’une nouvelle étape dans la mue de huit décennies de ce pays d’un « pacifisme absolu » vers ce que l’ancien Premier ministre Shinzo Abe appelait un « pacifisme proactif ». Le « réarmement » de cette année n’est que le dernier d’une série de réarmements entamés depuis la promulgation de la Constitution pacifiste en 1946.

 

Le sentiment croissant de crise devant les menaces chinoises et nord-coréennes a progressivement ramolli le pacifisme et l’antimilitarisme de l’opinion publique japonaise, au point d’accepter désormais une révision limitée de la loi fondamentale. Force est de constater que, malgré ce léger fléchissement de l’opinion en faveur d’une « mise à jour » de la Constitution, la population en général demeure vigoureusement opposée à toute modification de son article 9 (renonciation à jamais à la guerre, au maintien de forces armées et au droit de belligérance).

 

Cette ambivalence de l’opinion publique conduit Mme Takaichi et son parti PLD à un compromis pour la révision constitutionnelle envisagée actuellement. Ainsi, au lieu d’une réécriture de l’article 9 visant la création d’une véritable « armée nationale », comme les conservateurs l’auraient voulu, il est proposé, pour cette fois, de simplement ajouter une clause légalisant le statut des FAD.

 

Sur le plan international, le dernier de la série de réarmements du Japon suscite des réactions mitigées de ses voisins. Si la Chine crie au loup en condamnant un « retour du militarisme japonais », le reste de l’Asie de l’Est et du Sud-Est accueille plutôt favorablement le réveil stratégique d’un géant industriel et démocratique susceptible de combler le vide laissé par l’Amérique face à l’influence croissante de la Chine. Pour la revue Asia Times, le Japon « réarmé » fait ainsi preuve de « vigilance et de responsabilité ».

 

Dans la volatilité géostratégique actuelle, l’émergence du Japon comme puissance stratégiquement proactive promet de faciliter le rapprochement Est-Ouest de puissances moyennes, notamment entre le Vieux Continent soucieux de la menace de la Russie et l’Indopacifique préoccupé par l’ombre grandissante de la Chine.

 

Les partenariats sécuritaires que Tokyo développe simultanément avec l’Europe et les pays de l’Indopacifique devront faire du Japon la plaque tournante d’une future coopération entre les Européens et le cercle sécuritaire de l’Indopacifique, lequel a été longtemps la chasse réservée de l’Amérique.

 

En dépit de la médiatisation sensationnelle de la transition du Japon d’un pacifisme absolu vers un pacifisme proactif, force est de constater que la droitisation belliciste politique et militaire (exportation d’armes létales, doublement du budget militaire, création d’une puissante agence de renseignements, pénalisation d’actes de profanation du drapeau national, tour de vis sur l’immigration, projet d’une clause d’état d’urgence dans la Constitution, exclusion de femmes de la ligne de succession au trône impérial…), accentuée depuis l’avènement de Takaichi Sanae, est loin d’être au goût de la population japonaise, foncièrement pacifiste et antimilitariste.

 

Alors que des manifestations anti-guerre se multiplient dans la rue, la chute vertigineuse de la cote de la dirigeante nationaliste (de 70 % en novembre 2025, elle est tombée à 41〜61 % en juillet cette année) témoigne, entre autres, d’une levée de boucliers de l’opinion publique, qui pense percevoir chez la Première ministre nationaliste une volonté de transformer le Japon pacifiste en un « pays libre de faire la guerre ».

 

[1] Constitution japonaise, Article 9 : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu.»

 

[2] Pour modifier la Constitution, il est nécessaire de réunir l’avis favorable de deux tiers de chacune des deux chambres à la Diète,  et à la suite une majorité d’opinions favorables exprimées par  référendum.

 

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Né en 1947 à Taïwan, CHEN Yo-Jung a grandi au Vietnam et à Hong Kong. Il a fait ses études supérieures au Japon puis a servi pendant 23 années à l’ambassade de France à Tokyo en tant qu’attaché de presse et traducteur interprète. Naturalisé Français en 1981, CHEN Yo-Jung est devenu en 1994 fonctionnaire titulaire du Quai d’Orsay. Il a servi en tant que consul adjoint/conseiller de presse dans plusieurs postes diplomatiques et consulaires français, dont à Tokyo, Los Angeles, San Francisco, Singapour et Pékin, avant de prendre sa retraite au Japon en 2012.

 

 

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