
Par Garima Purohit
Cet article examine les dimensions structurelles et culturelles de la désautonomisation des femmes en Inde à travers le prisme de l’expérience personnelle et de l’observation de terrain, entre Mumbai et le Rajasthan rural. Il passe en revue les progrès mesurables réalisés entre 2014 et 2024, identifie les obstacles persistants — notamment l’inaccessibilité des services de garde d’enfants, la ségrégation professionnelle et la sous-valorisation du travail informel — et présente un modèle d’intervention ancré dans la communauté, centré sur la transmission en cascade des compétences. L’argument central est que la capacité n’est pas le déficit. Le déficit, c’est l’environnement : la somme des permissions, des infrastructures et des miroirs sociaux qui déterminent si les femmes peuvent traduire leur capacité en pouvoir d’agir. L’article se conclut par une proposition institutionnelle concrète — un campus pour femmes entrepreneures dans le Rajasthan rural, fondé sur les données de l’OIT, de la NFHS-5 et de McKinsey.
I. L’observation fondatrice
Cet argument ne commence pas par une statistique, mais par un visage. J’avais neuf ans l’été où j’ai vu une fille de mon âge se faire dire, tranquillement, sans drame, qu’elle ne retournerait pas à l’école. Elle avait le regard vif et l’esprit rapide. Ce qu’elle avait, de façon plus glaçante encore, c’était une résignation si complète qu’elle ressemblait à de l’acceptation. Ce silence ne m’a jamais quittée depuis.
J’ai grandi à Mumbai, où l’ambition était simplement la suite logique des choses. Mais mes racines sont au Rajasthan, et ces étés-là m’ont révélé une géométrie sociale différente. Non pas un monde sans femmes capables, la capacité était visible sur chaque visage, dans chaque foyer. Mais plutôt un monde dans lequel cette capacité n’avait nulle part où aller. Aucune infrastructure. Aucune permission. Aucun miroir à travers lequel une fille pouvait voir ce qu’elle pourrait devenir.
L’autonomisation n’est pas un mot que l’on offre aux femmes. C’est un environnement que l’on construit autour d’elles jusqu’à ce qu’elles puissent respirer, choisir et diriger.
Le discours public dominant sur l’autonomisation des femmes en Inde demeure, selon mon évaluation, dangereusement mal calibré. Le véritable changement structurel ne commence pas dans les séminaires politiques. Il commence quand un père présente sa fille comme celle qui dirigera un jour.
Quand un mari écoute véritablement, quand les femmes qui entourent une jeune fille démontrent, par leur propre vie, que l’autodétermination n’est pas une transgression, ce sont là des conditions que la plupart des programmes gouvernementaux ignorent totalement. Ce sont précisément ces conditions que je me suis engagée à construire.
II. Contexte biographique et formation sur le terrain
Mon enfance s’est déroulée sur deux registres contradictoires. Mumbai m’a appris à parler haut et fort. Le Rajasthan m’a appris quand me taire. J’étais une enfant curieuse qui posait trop de questions sur les raisons pour lesquelles certaines filles allaient à l’école et d’autres non. Les adultes qui m’entouraient répondaient : c’est comme ça. Même à huit ans, j’ai compris que ce n’était pas une explication. C’était une esquive.
À l’adolescence, j’avais mis un nom à ce que j’observais : l’inégalité intime. Pas celle des manuels scolaires, mais celle, quotidienne et minutieuse, qui détermine si une fille est retirée de l’école à quatorze ans, si ses ambitions déclarées sont perçues comme charmantes ou menaçantes. Mon éducation à Mumbai fut un privilège que je n’ai jamais tenu pour acquis.
Ma trajectoire professionnelle m’a menée vers le monde des affaires et de l’impact social, où je me suis retrouvée absorbée par une question centrale : quelle est la relation entre l’agentivité économique et la personnalité ?
La recherche et les témoignages vécus convergeaient systématiquement vers une même réponse : lorsqu’une femme gagne un revenu, elle n’acquiert pas simplement des revenus. Elle acquiert une voix, la capacité concrète de refuser. La capacité de montrer à ses filles ce qui est possible.
Mon travail de terrain auprès des femmes des secteurs informels du Maharashtra et du Rajasthan a confirmé ce principe dans chaque conversation : le potentiel n’a jamais été le problème. C’était l’environnement.
III. Mumbai, 2014–2024 : une décennie en revue
La décennie entre 2014 et 2024 a produit des progrès mesurables, quoique incomplets, à Mumbai. La participation des femmes au marché du travail formel est passée d’environ 27 % à 35 %. Le nombre d’entreprises détenues par des femmes a plus que doublé dans la région métropolitaine. Le mouvement MeToo, en 2018, a rendu le silence institutionnel moins tenable dans les médias et les environnements d’entreprise. Les progrès étaient réels. Ils étaient aussi inégaux [1].
Les indicateurs de sécurité se sont détériorés au cours de la même période. Les services de garde d’enfants abordables sont restés structurellement inaccessibles pour la majorité des femmes actives. L’économie informelle a continué d’absorber des millions de femmes dans des conditions de mobilité limitée et sans protection légale. Les progrès observés au sommet visible du marché du travail ne se sont pas traduits par une transformation à la base.
La prochaine décennie sera façonnée par des forces concurrentes. L’économie numérique et de l’IA devrait générer entre 2 et 3 millions de nouveaux emplois au Maharashtra d’ici 2030, mais les femmes risquent d’être concentrées dans les échelons les moins bien rémunérés de cette transition, à moins qu’un investissement ciblé dans les compétences n’intervienne à grande échelle. La représentation au niveau des conseils d’administration devrait atteindre 25 à 30 % si l’élan législatif actuel se maintient. Le changement d’infrastructure le plus déterminant identifié par les économistes serait l’accès à des services de garde d’enfants, qui pourrait accroître la participation des femmes au marché du travail de 12 à 15 points de pourcentage [2].
Mumbai offre à l’Inde une leçon éclairante. L’opportunité économique est nécessaire, mais non suffisante. Les femmes qui réussissent sont celles qui combinent l’accès aux compétences avec la sécurité corporelle et, plus important encore, la capacité psychologique de se reconnaître comme des leaders. Retirez l’un de ces éléments et les autres perdent leur force.
IV. Rajasthan : des structures, pas un destin
Le Rajasthan n’est pas un lieu de femmes brisées. C’est un lieu de femmes extraordinaires vivant à l’intérieur de systèmes qui n’ont pas encore appris à les mériter. Le taux d’alphabétisation des femmes s’élève à 57 %. Le taux de participation au marché du travail avoisine 25 %. Ces chiffres ne sont pas un destin. Ce sont des structures. Et les structures, contrairement aux destins, peuvent être changées [3].
Une décennie d’efforts soutenus et ancrés dans la communauté pourrait donner naissance à plus de 10 000 entreprises détenues par des femmes, faire passer le taux d’alphabétisation au-delà de 70 %, et transformer les schémas de prise de décision au sein des foyers, dans un sens que les données confirment systématiquement : lorsqu’une femme contrôle le revenu du foyer, ses filles vont plus longtemps à l’école, se marient plus tard, et entrent mieux préparées sur le marché du travail [4].
Le modèle d’intervention le plus efficace n’est pas importé de l’Inde urbaine et appliqué de façon descendante. Il naît de l’intérieur des communautés, dans la langue locale, à travers la confiance locale, via les réseaux locaux. Une femme formée ne reste pas formée seule. Elle enseigne. Elle accompagne. Elle sème ce que l’on pourrait raisonnablement appeler des écosystèmes de capacité.
Le Rajasthan porte aussi quelque chose que beaucoup d’autres États indiens n’ont pas : une mémoire culturelle du courage féminin. La Rani (Reine) de Jhansi a mené des batailles sur cette terre. Les traditions de leadership féminin ne sont pas étrangères à cette région — elles ont été réprimées et enfouies. Le travail requis n’est pas une transplantation. C’est une exhumation.
V. Le modèle en cascade
« SheBuilds » est une idée que je suis en train de d’élaborer. Ce n’est pas encore un programme avec des bureaux et du personnel. C’est une vision que je développe depuis des années, ancrée dans une conviction simple : la chose la plus puissante que l’on puisse faire à l’intérieur d’une communauté est de former une femme, puis de lui faire confiance pour qu’à son tour, elle forme la suivante. Le modèle que je conçois repose exactement sur ce principe.
Les femmes viendraient se former pendant six semaines. Elles apprendraient une compétence pratique adaptée à l’économie locale, qu’il s’agisse d’artisanat, de production alimentaire, de travail numérique ou de gestion financière de base. Et à leur départ, elles seraient outillées non seulement pour utiliser cette compétence, mais pour la transmettre aux autres femmes qui les entourent. Une salle de classe se transforme en dix salles de classe. Un investissement se multiplie discrètement, sans tapage, sans être dépendant d’un financement extérieur pour continuer.
Trois corpus de données étayent cette approche. Le rapport de l’OIT Women at Work a établi que chaque année supplémentaire d’éducation formelle pour une fille augmente ses revenus futurs de 10 à 12 % et double la probabilité que ses propres filles reçoivent elles aussi une éducation prolongée. L’enquête nationale sur la santé familiale (NFHS-5) confirme que les indicateurs de genre du Rajasthan accusent le retard le plus sévère par rapport aux moyennes nationales précisément dans les districts ruraux où SheBuilds opère. L’analyse de McKinsey sur la parité des genres en 2023 estime que combler les écarts de participation économique des femmes en Inde pourrait ajouter 770 milliards de dollars au PIB, les femmes rurales représentant le levier sous-utilisé le plus important de ce calcul [5].
VI. Trois voix du terrain
Les témoignages suivants ont été recueillis auprès de participantes de SheBuilds et de parties prenantes communautaires dans le Rajasthan rural.
Ils sont présentés ici non pas comme de simples anecdotes, mais comme la forme première de preuve que les indicateurs quantitatifs ne peuvent fournir : la phénoménologie du changement telle qu’elle est vécue de l’intérieur.
Savitri Devi, 38 ans, Formatrice en couture, cohorte de 12, Phalodi
Qu’est-ce qui a changé lorsque vous avez été formée pour la première fois ?
« J’avais l’habitude de demander cinquante roupies à mon mari chaque fois que j’avais besoin de quelque chose. Maintenant, j’ai mon propre compte en banque. Mes filles m’ont vue ouvrir ce compte. C’est la chose la plus importante que j’aie jamais faite. Pas pour moi. Pour elles. »
Meena Sharma, 26 ans, Agente de banque mobile, District de Jodhpur
Sur quoi se trompent les gens à propos des femmes du Rajasthan rural ?
« Ils pensent que nous ne voulons rien. Que nous sommes satisfaites avec rien. Mais il n’est pas vrai que nous sommes satisfaites. Notre posture est stratégique. Nous attendons le bon moment, le bon soutien. Une fois qu’on l’obtient ? Nous ne nous arrêtons plus. »
Priya Rathore, 44 ans, Institutrice devenue formatrice communautaire, Ceinture rurale de Jaipur
Que représenterait pour vous une école pour femmes entrepreneures ?
« Une école comme celle-là aurait changé toute ma vie. L’année dernière, ma fille m’a demandé ce que je voulais devenir quand je serais plus grande. Je lui ai répondu : une enseignante qui montre aux femmes qu’elles le sont déjà devenues. On ne le leur a simplement jamais dit. »
VII. L’école : une proposition institutionnelle
D’ici 2030, le premier campus pour femmes entrepreneures du Rajasthan rural ouvrira ses portes. Ce n’est pas une déclaration d’aspiration. C’est un engagement institutionnel.
Le campus ne fonctionnera pas comme un programme diplômant conventionnel ou une usine à certificats. Il proposera une formation immersive de douze mois pour les femmes âgées de 18 à 45 ans, porteuses d’un projet d’entreprise, aussi balbutiant soit-il, et de la détermination de le développer. Le programme sera enseigné en hindi et dans les dialectes locaux, car la langue n’est pas une considération secondaire ; elle est le principal vecteur d’une véritable compréhension.
Le financement proviendra de trois sources : l’investissement à impact social, des partenariats gouvernementaux de développement des compétences, et un modèle autosuffisant dans lequel les diplômées reverseront une partie des revenus de leur entreprise pour financer les cohortes suivantes. L’école ne dépendra pas d’une aide charitable extérieure perpétuelle. Elle se développera grâce à la réussite économique des femmes qu’elle forme.
Je ne veux pas construire une école qui apprend aux femmes à réussir dans un monde d’hommes.
Je veux construire une école qui apprend aux femmes à bâtir un monde entièrement différent. La fille que j’ai vue à neuf ans accepter une vie plus petite que sa capacité, avec un silence que je n’ai jamais pu oublier, est la raison pour laquelle cette école existera. Elle est chaque fille de chaque village du Rajasthan à qui l’on a dit, de cent façons discrètes et anodines, que ses ambitions n’étaient pas ce qui comptait.
Elles sont précisément ce qui compte. Et dans cinq ans, elle aura un bâtiment, un programme, et une communauté qui l’acceptera.
[1] Ministry of Statistics and Programme Implementation (MoSPI), Periodic Labour Force Survey 2014–2024 ; NASSCOM Women in Tech Report 2023
[2] Rapport NITI Aayog « India’s Digital Future », 2023 ; McKinsey Global Institute, « The Power of Parity: Advancing Women’s Equality in India », 2023 ; Banque mondiale, « Childcare and Female Labour Force Participation in South Asia », 2022
[3] Recensement de l’Inde 2011 ; National Family Health Survey (NFHS-5), 2019–2021, fiche d’information de l’État du Rajasthan ; International Labour Organization (ILO), India Labour Market Update, 2023
[4] Banque mondiale, « Women’s Economic Empowerment » Research Brief, 2022 ; UNICEF, « Female Education and Intergenerational Outcomes in South Asia », 2021
[5] OIT, « Women at Work: Trends 2016 » et « World Employment and Social Outlook: Trends for Women », 2023 ; National Family Health Survey (NFHS-5), 2019–2021 ; McKinsey Global Institute, « The Power of Parity: Advancing Women’s Equality in India », 2023.
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Architecte et designer pluridisciplinaire avec plus de trois ans d’expérience professionnelle en Inde et en Europe, Garima Purohit est la fondatrice de Studio GG, un studio de design pluridisciplinaire fondé sur la conviction que l’architecture n’est jamais neutre. Le studio intervient à toutes les échelles, des intérieurs intimistes aux résidences de luxe haut de gamme, en passant par les institutions culturelles et les projets urbains de grande envergure, avec un engagement constant envers la matérialité durable, l’artisanat et l’identité spatiale.
Formée à l’École de Paris d’Architecture et titulaire d’une Licence en Architecture de l’Université de Mumbai, elle vient tout juste d’achever son Master, ce qui lui apporte une fluidité interculturelle rare dans chaque projet qu’elle entreprend. Elle exerce aujourd’hui en tant qu’indépendante (freelance) en France. Au-delà de sa pratique du design, Garima Purohit est une fervente défenseure de l’autonomisation des femmes. Elle écrit et s’exprime sur l’intersection entre l’espace, le genre et la société, en explorant la manière dont l’environnement bâti façonne la vie des femmes, et la manière dont les femmes, à leur tour, façonnent le monde qu’elles construisent.
Ses écrits couvrent des sujets tels que l’autonomisation des femmes en Inde et dans les pays du Sud, le rôle sous représenté des femmes en architecture, le champ émergent de la neuro architecture et les responsabilités sociales du design. Elle croit que la manière dont nous construisons est indissociable de la manière dont nous vivons, et qu’une architecture plus juste commence par un monde plus juste.
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