
Écoulées, un essai tiré du catalogue rédigé par Elsa Coustou à l'occasion de l'exposition « Towards a Sea » de Yu Nishimura, présentée par Lafayette Anticipations.
Cet article est extrait d’Écoulées, un texte d’Elsa Coustou publié dans le catalogue de l’exposition Towards a Sea de Yu Nishimura à Lafayette Anticipations. L’exposition est à découvrir du 21 octobre 2026 au 3 janvier 2027, 9, rue du Plâtre, 75004 Paris.
« Il n’y a rien d’assuré, rien de définitif dans cet univers. Tout est mouvement, tout est danse ; tout est triomphe et rapidité [1]. » Virginia Woolf, Les Vagues.
Dans son exposition Towards a Sea, Yu Nishimura nous emmène vers une mer tout à la fois réelle, remémorée et fantasmée. Son titre évoque le voyage qui nous conduit au littoral, la promenade qui met notre corps en mouvement et nous fait rencontrer, au gré des changements atmosphériques, les animaux, les végétaux et les minéraux qui habitent le paysage traversé. Il convoque l’imaginaire de chacun.e, libre d’y projeter ses propres rêves, ses propres souvenirs.
Une mer borde l’exposition. Ou plutôt, l’idée de la mer. Car pour Nishimura, qui a grandi au Japon où la mer n’est jamais loin, celle-ci est plus qu’un sujet de représentation : elle est une présence, une toile de fond parfois invisible mais dont l’écho reste en mémoire. La mer fait naître en lui une sensation d’immensité et d’ouverture – aux possibles, aux mythes, à l’interprétation – qu’il associe à sa peinture : sur l’étendue de la toile, il construit l’image en accueillant les motifs qui émergent au fur et à mesure, tout comme l’eau charrie à la surface ce qu’elle trouve sur son passage ou ce qu’elle fait remonter des profondeurs.
Une mer est suggérée tout au long de l’exposition, Nishimura la faisant intimement entrer dans sa peinture : « Je pense que mon processus de travail peut, d’une certaine manière, être associé aux formes que les vagues laissent sur la plage, ou à l’eau de mer qui s’infiltre dans le sable [2]. » Sa technique varie selon qu’il emploie de la peinture à l’huile, au temps de séchage long, ou la tempera qui, diluée à l’eau et avec une durée de séchage très brève, lui offre une rapidité d’exécution proche de celle du dessin. Ses toiles se composent d’une superposition de couches plus ou moins diluées qui recouvrent progressivement les éléments présents au fur et à mesure que l’image apparaît. Comme les vagues qui se retirent, elles laissent sur la toile l’empreinte de ce qui vient de s’en aller et existe désormais sous une autre forme, celle de palimpseste – derrière, à côté ou en dessous. Elles laissent aussi l’impression d’une image rendue trouble. Comme l’eau de mer qui s’infiltre dans le sable, les peintures de Nishimura pénètrent dans la matière du réel, imprégnées de cette texture humide qui remue, creuse et lisse les aspérités, et qui, par endroits, déborde.
C’est cette matière, faite de débordements, de pleins et de vides, qui nous accueille dès l’entrée de l’exposition avec factory (2018), première œuvre du parcours. Paysage marin et industriel, elle introduit tout autant la promenade que promet Towards a Sea que le travail pictural de Nishimura et son rapport au paysage. L’œuvre est traversée en son milieu d’une ligne horizontale noire, une structure sur pilotis qui délimite au premier plan une étendue d’eau vue depuis une plage ou un parapet gris, et au second plan des montagnes vertes qui entourent des constructions au loin. La plus grande intrigue par sa forme en dôme aplati. Plus encore, sur elle, la montagne déborde. Les couches de peinture verte qui constituent le paysage montagneux et le ciel sont apposées ici avec des degrés de dilution différents pour représenter la profondeur de l’espace. Elles laissent parfois apparaître des formes claires presque fantomatiques, estompées mais encore visibles. On perçoit la superposition des couches de couleur à leurs variations de transparence, mais aussi par des lignes de coulures. Celles-ci donnent à la fois la sensation que la peinture est humide – et donc le paysage aussi – et que Nishimura s’insère dans la scène, marquant sa présence par des traits de pinceaux moins homogènes que ceux de la partie inférieure du tableau. Au centre, une trace de pinceau proéminente produit l’effet d’une œuvre encore en cours, ouverte aux possibles et à l’interprétation. Si la scène semble être prise sur le vif depuis la fenêtre d’un véhicule en marche, à y bien regarder, n’est-ce pas le paysage lui-même qui est mu, qui est ému ?
Un souffle de vie affleure à la surface des toiles de Nishimura : le paysage tout entier s’anime. C’est aussi un débordement du ciel qui donne toute sa puissance à summer clouds (2024). Surprenante et irréelle, cette trace traduit l’élan irrépressible du ciel, mais surtout, elle en fait une force agissante : le ciel avance sur la maison, vers la partie inférieure du tableau, vers le premier plan. La source d’inspiration de cette œuvre est une photographie de l’ère Taishō (1912-1926), mais en insérant cette trace bleue, l’artiste revisite et détourne le paysage photographié : sans ce glissement du ciel, l’attention serait restée principalement concentrée sur la maison blanche, avec le ciel en arrière-plan. Ici, c’est le ciel qui donne leur forme aux nuages blancs, c’est bien lui qui agit sur le paysage et sur celui·celle qui le regarde. La trace bleue a aussi pour effet d’attirer l’attention sur ces interstices laissés blancs dans le paysage, qui font de summer clouds une œuvre toute en mouvement. Tels les silences d’une partition, les espaces blancs qui la ponctuent rendent d’autant plus sonores les couleurs et les respirations du paysage.
Dans Towards a Sea, le paysage se charge d’émotions car le vivant lui est étroitement lié. […] Au-delà des œuvres dans leur singularité, un paysage mental se dessine au cours de la déambulation dans les salles de l’exposition, pensée comme un ensemble d’échos visuels. Pour Nishimura, les espaces entre les œuvres ont eux aussi toute leur importance dans la narration puisqu’ils lui donnent son rythme. L’exposition s’attache ainsi aux liens visibles et invisibles qui existent entre les choses et les êtres, ainsi qu’à la manière dont les images convoquent nos propres souvenirs et expériences. Avec Towards a Sea, Nishimura pose la question suivante : comment s’inscrit-on dans le paysage, et comment le paysage s’inscrit-il en nous ? […]
L’exposition Towards a Sea peut être vue comme un espace onirique où la mer, entre surface et profondeur, est un seuil. Elle est peut-être la promenade d’une journée, une traversée de paysages dont la lumière change au fil du jour et nous fait approcher d’une mer, toucher son eau, plonger dans ses profondeurs, puis la quitter. C’est peut-être une quête, le cheminement de toute une vie, ce mouvement ininterrompu de la naissance à la mort qui nous rapproche puis nous éloigne des lieux et des êtres, qu’ils peuplent notre quotidien ou que l’on les croise un temps. Towards a Sea est peut-être aussi une forme de résistance à l’oubli : tout comme le souvenir imprègne le vécu présent, les toiles témoignent des traces d’un passé tout en s’ouvrant à notre propre mémoire, à notre expérience, à notre imaginaire.
L’intégralité de l’analyse d’Elsa Coustou est à retrouver dans le catalogue de l’exposition Yu Nishimura, Towards a Sea, Lafayette Anticipations, Paris, octobre 2026.
[1] Virginia Woolf, Les Vagues, traduit de l’anglais par Marguerite Yourcenar, Paris, Stock, 1937.
[2] Nishimura cité dans le communiqué de presse de son exposition Ebb tide, galerie Dawid Radziszewski, du 30 septembre au 20 novembre 2021.
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Elsa Coustou est commissaire d’exposition à Lafayette Anticipations, à Paris, où elle a organisé des expositions individuelles consacrées à Yu Nishimura, Meriem Bennani, Mark Leckey, Pol Taburet et Lina Lapelytè. De 2016 à 2021, elle a travaillé sur le programme contemporain et les acquisitions à la Tate Britain, à Londres, où elle a co-organisé plusieurs expositions, commandes et présentations de la collection, notamment des expositions individuelles consacrées à Heather Phillipson, Mark Leckey, Mike Nelson et Cerith Wyn Evans. S’intéressant tout particulièrement à l’art britannique émergent, elle a contribué au développement de la série « Art Now » avec des expositions consacrées à SERAFINE1369, Jesse Darling, Marguerite Humeau, Simeon Barclay et Rachel Maclean, et a co-organisé le Turner Prize 2018. Entre 2013 et 2015, elle a occupé le poste de conservatrice adjointe à la Tate Modern.
Yu Nishimura est né en 1982 à Kanagawa au Japon. Sa pratique fait souvent référence à la notion de « portrait », qui ne se limite pas au portrait humain, mais englobe également une qualité que l’on retrouve dans diverses scènes peintes, telles qu’une personne marchant seule dans une forêt, des animaux vaquant à leurs occupations, une voiture filant à toute allure, ou encore des éléments de paysage. L’une des caractéristiques de ses peintures réside dans leur construction à partir de couches superposées d’éléments picturaux, tels que les contours d’une figure et des plans de couleur, tous légèrement décalés. L’image devient ainsi fluide et crée un effet de rémanence. Ses expositions personnelles récentes et à venir sont Lafayette Anticipations, Paris (FR), Crèvecœur, Paris (FR), David Zwirner, New York (US), Castle, Los Angeles (US), ARCH, Athènes (GR), Sadie Coles HQ, Londres (UK), La Società Delle Api, Monaco (MC), le Kanazawa 21st Century Museum, Ishikawa (JP), le Museum of Contemporary Art Busan (KR).
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