Clara Germont, violoncelliste concertiste, Young Leader France-Chine 2025

Propos recueillis par Thomas Mulhaupt & Agathe Gravière

 

Fondation France-Asie: Clara Germont, vous êtes violoncelliste concertiste et vous avez commencé votre apprentissage musical à l’âge de sept ans au Conservatoire d’Aulnay-sous-Bois. Comment la musique est-elle entrée dans votre vie si tôt ? Quelle a été votre première porte d’entrée dans cet univers ?

 

Clara Germont : Je suis la dernière d’une fratrie. Mes parents ont souhaité que leurs enfants soient initiés à la musique. De ce fait, ma mère m’emmenait régulièrement avec elle lors des cours de musique de mes aînés. C’est ainsi que la professeure de violoncelle m’a repérée. J’étais une fille sage et je répétais à mes parents que je souhaitais faire du « violon-ciel ». Lorsque j’ai eu l’âge, j’ai débuté mon apprentissage musical et je n’ai plus jamais arrêté, malgré les difficultés qui peuvent jalonner un tel parcours.

 

La musique est un milieu exigeant, il ne s’agit pas seulement de travailler son instrument, mais aussi le solfège, l’orchestre, la musique de chambre, l’histoire de la musique. Et en parallèle, je pratiquais la danse classique à haut niveau. J’ai dû faire un choix vers l’âge de 13 ans, j’ai décidé de me consacrer pleinement à la musique. C’est un choix précoce, mais comme dans le sport de haut niveau, l’entraînement doit commencer tôt pour acquérir la dextérité nécessaire. J’ai donc poursuivi ma scolarité en horaires aménagés.

 

Le choix du violoncelle, lui, est arrivé grâce à ce contact humain singulier avec ma première professeure. Mais le moment fondateur de mon intérêt pour cet instrument a été un concert de violoncelle au Théâtre des Champs-Élysées où Yo-Yo Ma jouait les Suites de Bach. Ce concert m’a donné l’envie profonde de suivre cette voie. Au sein de ma fratrie, nous avons tous reçu un enseignement musical, mais je suis finalement la seule à en avoir fait mon métier ; mes frères et sœurs ont choisi d’autres chemins.

 

Mon parcours musical a commencé ainsi. Puis, après plusieurs années de formation, il est d’usage de quitter son premier professeur pour découvrir d’autres approches, d’autres méthodes et d’autres conservatoires. À 15 ans, j’ai intégré la classe de Philippe Muller, l’un des grands maîtres du violoncelle en France, qui a formé certains des musiciens les plus brillants. Après le conservatoire régional de Paris, je suis partie étudier en Suisse pour mon bachelor, avant de revenir à Paris à l’École Normale supérieure de Musique. J’y ai suivi pendant trois ans un cycle de perfectionnement auprès du professeur Henri Demarquette.

 

Quels ont été les moments clés ou les choix décisifs dans votre parcours musical ? Y a-t-il une rencontre, une personne ou un événement qui a profondément influencé votre trajectoire ?

 

La rencontre avec Philippe Muller a été un véritable déclencheur dans ma quête d’excellence. À 15 ans, travailler auprès d’un professeur qui a formé certains des plus grands violoncellistes français et internationaux crée une exigence immédiate. Son niveau d’attente, sa rigueur, son regard sur le son et l’interprétation m’ont profondément marquée. Cela m’a poussée à viser plus haut.

 

Par ailleurs, les difficultés et les épreuves que j’ai traversées ont joué un rôle essentiel dans ma construction. Elles ont nourri ma détermination et renforcé ma capacité à me remettre en question. Chaque revers m’a obligée à affiner mon travail, à préciser mon identité musicale et à développer une plus grande solidité intérieure. Je crois sincèrement que ces moments-là sont structurants : ils ne fragilisent pas une trajectoire, ils la façonnent.

 

Vous développez un univers artistique pluriel, mêlant musique de chambre, projets solistes, inspirations plus contemporaines, création d’un label et organisation de festivals. Comment choisissez-vous ces différents projets et d’où naissent ces inspirations multiples ?

 

Mes albums et mes différents projets sont d’abord nés d’une forme de frustration : j’avais envie de proposer ma propre vision du concert, une expérience qui puisse toucher tout le monde, y compris les jeunes, et qui permette d’inclure davantage le public.

 

Pour pratiquer le violoncelle à mon image, j’ai donc choisi d’organiser mes propres concerts et de développer un festival, le Festival des Cours parisiennes. Il est né au cœur de la pandémie de Covid-19 : je jouais fenêtres ouvertes dans mon appartement parisien et, un jour, des voisins sont venus frapper à ma porte pour me remercier d’avoir accompagné le confinement avec ma musique. Ils m’ont proposé d’organiser un concert dans la cour de l’immeuble. Cette initiative a été une véritable opportunité et a donné naissance au festival, avec l’envie d’amener la musique dans des lieux inattendus et plus proches du public.

 

La création d’un label est venue du même élan : proposer des formats différents de la musique classique traditionnelle, plus en accord avec ma vision artistique. Plus récemment, j’ai également lancé une saison de concerts dans le Sud de la France, Les Concerts de l’Heure Dorée.

 

Le tout premier concert du Festival des Cours parisiennes reste un souvenir très fort. J’y assurais à la fois la production et l’interprétation. Cette expérience m’a profondément marquée et m’a donné l’élan nécessaire pour continuer à produire et à développer mes propres projets musicaux.

 

Vous êtes à la fois productrice, musicienne, compositrice et, à certains égards, cheffe d’entreprise. Comment parvenez-vous à équilibrer ces différentes responsabilités ? Fonctionnez-vous par segmentation, ou plutôt par allers-retours permanents entre ces rôles ?

 

Jusqu’à récemment, tout cela restait assez flou et parfois difficile à gérer. Aujourd’hui, j’essaie au contraire de segmenter très clairement mon temps, car sans cette organisation, il serait impossible de tout mener de front. La composition demande un état d’esprit très particulier, complètement différent du travail instrumental quotidien. Rien ne doit venir parasiter ce moment.

 

J’ai d’ailleurs fait une pause de plusieurs mois avant de me replonger dans l’écriture de mon prochain album, dont la sortie est prévue avant l’été. Je finalise actuellement plusieurs pièces que je souhaite y faire figurer.

 

Je m’astreins désormais à deux ou trois matinées par semaine consacrées à la production, aux côtés de mon associé. Le reste du temps est dédié à la composition. Cette segmentation me permet de préserver des espaces mentaux distincts et de trouver un équilibre plus efficace dans mon travail.

 

En tant que compositrice, quel est votre processus créatif ? Comment entrez-vous dans cet état particulier où l’inspiration se forme et où les notes prennent vie sur le papier ?

 

J’ai découvert mon processus de création seule. Durant ma formation, je n’ai pas réellement appris à écrire, ni à me détacher des cadres très structurés que l’on nous transmet. Pourtant, tout musicien possède, à partir de sa formation, les outils nécessaires pour composer.

 

Ce qui freine le plus souvent, c’est le manque de confiance et la difficulté à lâcher prise. Pour dépasser cela, j’ai commencé par improviser, simplement pour chercher des mélodies. Il y a quelques années, c’est ainsi que certaines idées sont apparues presque naturellement et c’est encore de cette manière que je travaille aujourd’hui.

 

Concrètement, je prends mon violoncelle et j’improvise. Une ligne mélodique émerge. Ensuite vient le temps de l’écriture : je retranscris cette mélodie, je l’orchestre pour plusieurs instruments, je construis l’harmonie, j’installe une verticalité dans les accords.

 

Pour moi, la composition naît donc toujours d’un geste spontané : l’improvisation est le point de départ, l’écriture en est le prolongement structuré.

 

Parvenez-vous à décrire l’état mental dans lequel vous vous trouvez lorsque vous composez ou improvisez ? L’improvisation est souvent associée à un état de concentration intense telle une bulle. Est-ce ainsi que vous le ressentez ?

 

Exactement. Je suis incapable de composer en ville. Ce n’est pas un choix à proprement parler, mais l’inspiration me vient lorsque je suis isolée. La nature, en particulier, m’inspire profondément. Dans la toute première pièce que j’ai composée, Pantai, qui signifie rêve en provençal, j’ai cherché à reproduire le vent dans les arbres, le mouvement de l’air, la présence des oiseaux.

 

La nature constitue une source d’inspiration majeure pour de nombreux compositeurs, et elle l’est tout autant pour moi.

 

Pour créer, j’ai besoin de cette bulle de calme et de silence. C’est dans cet environnement, au contact de la nature, que je parviens à entrer pleinement dans l’écriture.

 

La nature semble occuper une place centrale dans votre musique. Lors du séminaire Young Leaders France-Chine 2025, vous avez notamment interprété l’une de vos compositions au Château d’If, en écho à ce lieu isolé par la mer et le vent. Vous accompagnez aussi régulièrement des visites de musées au violoncelle, notamment dans le cadre de l’exposition Voir la mer au sein du Maif Social Club. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à la nature et de la manière dont vous cherchez à l’intégrer à votre musique ?

 

Cela vient sans doute d’un désir d’unité, d’une envie de faire corps avec la nature. Je me sens particulièrement bien lorsque je joue en plein air. C’est d’ailleurs pour cette raison que la majorité des concerts que j’organise se déroulent à l’extérieur.

 

Il y a quelque chose de fascinant dans la part d’imprévu que cela implique : les oiseaux, le vent, la mer, les éléments viennent s’ajouter à la composition initiale et lui donnent une dimension supplémentaire. Cette interaction avec l’environnement fait pleinement partie de l’expérience musicale.

 

C’est aussi l’esprit de l’exposition Voir la mer, avec laquelle je collabore : ramener la nature et ses éléments au cœur de la ville. Pour mon prochain album, j’aimerais d’ailleurs capter des sons issus de la nature et les intégrer directement à certaines pièces.

 

Vous avez effectué une tournée en Chine en 2025 et une nouvelle est prévue en juin et juillet 2026. Comment avez-vous perçu la réception du public chinois par rapport à d’autres publics internationaux ? Cette expérience a-t-elle modifié votre manière d’aborder certaines œuvres ou votre rapport à la scène ?

 

Oui, absolument. Trois semaines de tournée en Chine, avec douze concerts de Shanghai à Shenzhen, ont été une découverte formidable.

 

Lors du tout premier concert à Shanghai, dans une salle magnifique devant près de 1500 personnes, le public a applaudi assez brièvement à la fin. J’ai d’abord été surprise, presque inquiète, me demandant s’ils avaient réellement apprécié notre interprétation. Puis, lors de la séance de dédicaces, le public s’est pressé en nombre pour échanger avec nous. J’ai compris que l’expression de l’enthousiasme était simplement différente de celle du public français, qui applaudit souvent longuement mais ne prolonge pas toujours le moment après le concert.

 

Cette différence culturelle m’a beaucoup marquée, et j’ai particulièrement apprécié la qualité des échanges après les représentations. Il existait aussi des nuances selon les villes que nous avons traversées. Cette tournée a été un enrichissement profond.

 

J’ai également eu l’occasion de jouer à Dubaï, en Scandinavie et au Mexique. À chaque fois, j’ai été frappée par les traditions d’écoute, les codes et la manière dont le public manifeste son attention. Partout, j’ai ressenti un grand respect pour les musiciens, mais exprimé selon des sensibilités très différentes.

 

Quel est le concert qui vous a le plus marqué dans ces expériences ?

 

J’aime jouer en France parce qu’il y a souvent quelqu’un que je connais dans le public. À l’étranger, ce n’est pas le cas, mais cela me pousse parfois à choisir une personne dans la salle et à me dire que, ce soir-là, je joue pour elle. Cela crée un lien particulier, même silencieux.

 

Le concert qui m’a le plus marquée reste sans doute le premier que nous avons donné en Chine, à Shanghai. C’était une grande première, dans une salle magnifique, dans un pays que j’avais très envie de découvrir. Le moment était à la fois solennel et profondément émouvant. Un autre souvenir très fort est le concert de sortie de mon dernier album, Bleu Nuit. J’y étais particulièrement émue, car il marquait l’aboutissement d’un projet qui me tenait profondément à cœur.

 

En vous projetant vers 2026, quels sont vos projets ?

 

Je travaille actuellement de manière très intense à l’achèvement de mon premier album solo. Mon dernier disque était un duo avec le violoniste Florestan Raës ; cette fois-ci, je porterai l’album seule et, pour la première fois, il réunira mes propres compositions.

 

Sa sortie sera suivie d’une tournée en Chine d’environ vingt-cinq concerts, dans une formation de musique de chambre à quatre musiciens mêlant répertoire classique et musiques de films. À l’été 2026, je poursuivrai également le développement du festival que j’organise, avant de repartir en tournée, notamment en Scandinavie.

 

À travers vos activités de productrice, compositrice et musicienne, comment assumez-vous votre rôle de leader dans un univers musical très exigeant ?

 

Au départ, j’ai eu beaucoup de doutes. J’ai en partie choisi de sortir du système traditionnel pour ne plus me laisser enfermer dans certaines attentes. Le milieu dans lequel j’ai été formée n’encourage pas toujours les musiciens à produire leurs propres projets et encore moins les musiciennes.

 

J’ai accepté assez tôt qu’un travail serait toujours critiqué. Et finalement, si l’on en parle, même de manière critique, c’est qu’il existe. Cela m’a aidée à prendre de la distance. S’éloigner légèrement d’un cadre plus académique ne signifie pas le rejeter car c’est ainsi que j’ai acquis mon savoir-faire. Mais j’avais besoin d’un autre espace pour développer ma vision. Mon choix de vivre dans le Sud s’inscrit aussi dans cette démarche. Cette respiration me permet de prendre de la distance et de mieux performer.

 

Je ne suis pas certaine d’être « née leader », mais j’ai toujours eu envie de défendre ma vision. J’apprends chaque jour à déléguer et à diriger de manière saine. En réalité, la musique nous initie très tôt aux dynamiques de leadership. L’orchestre est structuré par une hiérarchie précise. Dès l’enfance, j’aspirais à être violoncelle soliste. Aujourd’hui encore, je sais ce que je veux porter artistiquement et je suis prête à le défendre tout en gardant à l’esprit que l’équilibre collectif reste essentiel pour que le projet fonctionne.

 

Que signifie pour vous être une « Young Leader » aujourd’hui ? Que retenez-vous de votre expérience au sein du programme Young Leaders de la Fondation France-Asie, dont la seconde session se tiendra prochainement en Chine ?

 

J’ai trouvé cette expérience particulièrement enrichissante. Elle m’a permis d’échanger avec des personnes issues de milieux différents du mien, qui portent un regard concret sur la gestion de projet, le développement d’un business ou la structuration d’une activité. Ces échanges m’ont beaucoup nourrie.

 

L’organisation du programme favorisait fortement le dialogue, et j’ai pu discuter avec l’ensemble des participants. J’étais alors en pleine préparation de mon festival, ce qui a rendu ces échanges d’autant plus inspirants. On entend souvent dire que la culture ne peut pas générer de modèle économique viable.

 

Pourtant, je suis convaincue qu’il existe des manières d’imaginer des projets artistiques solides, avec un équilibre financier possible. Cette expérience a aussi contribué à faire évoluer ma vision, parfois encore très académique, des choses.

 

Elle m’a encouragée à penser autrement l’articulation entre exigence artistique et viabilité des projets. J’y ai fait de très belles rencontres et j’attends avec beaucoup d’enthousiasme la suite du programme.

 

À l’orée de cette tournée en Chine, souhaitez-vous poursuivre et développer votre travail musical en Asie dans les années à venir ?

 

Oui, absolument. J’aimerais beaucoup renforcer ces liens et inscrire mon travail dans la durée en Asie. Je réfléchis d’ailleurs à m’entourer davantage sur place. L’idée serait de créer de véritables passerelles artistiques avec différents pays d’Asie et d’y déployer mes projets sur le long terme.

 

Quel morceau de votre album Bleu Nuit recommanderiez-vous d’écouter en lisant cet entretien ?

 

Puisque nous avons beaucoup évoqué la nature, je recommanderais d’écouter Morgen de Richard Strauss, présent sur l’album Bleu Nuit. C’est une pièce qui résonne particulièrement avec cet univers. Peut-être aussi Soir de Mel Bonis, une compositrice française que j’admire beaucoup.

 

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Clara Germont est une violoncelliste concertiste française et entrepreneure au parcours déjà remarquable. Formée au Conservatoire de Paris, à la Hochschule de Berne et à l’École Normale de Musique de Paris, elle a été l’élève de grands maîtres tels que Philippe Muller et Henri Demarquette. Lauréate de plusieurs concours internationaux, elle s’est produite sur de nombreuses scènes en France et à l’international. À 22 ans, elle fonde le Festival des Cours parisiennes, avant de co-fonder en 2024 le label Nouvelle Vague Records. En 2025, elle publie son premier album Bleu Nuit, salué par le public et la critique, qui dépasse rapidement le million d’écoutes. Cet enregistrement, à la fois sensible et immersif, reflète son univers artistique singulier, nourri par la nature, la poésie sonore et le dialogue entre répertoire classique et inspirations contemporaines. Clara Germont dirige également l’ensemble SÉLÉNÉ, qu’elle a créé pour explorer un répertoire allant de Vivaldi à la création contemporaine. Curieuse et engagée, elle développe des projets transversaux mêlant musique, patrimoine, vin et gastronomie, et a publié un essai consacré au rôle de l’art durant la Première Guerre mondiale. Entre scène, création et production, elle incarne une nouvelle génération d’artistes libres, audacieux et pleinement ancrés dans leur époque.

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