L’éditorial de février 2026

Par Jean-Raphaël Peytregnet

 

La National Security Strategy (NSS) publiée par la Maison Blanche en novembre 2025 a eu des répercussions non négligeables dans la région asiatique. Ce document s’inscrit dans un contexte déjà marqué par des tensions sino-américaines ravivées, des réalignements stratégiques et une reconfiguration des  alliances régionales.

 

La NSS passe en revue les principales évolutions observées en Asie : tensions persistantes et accentuées autour de Taïwan, dynamiques diplomatiques régionales, montée en puissance des alliés, impact  économique, perception des pays d’Asie du  Sud-Est, et enfin adaptation des stratégies  nationales dans un environnement géopolitique  incertain.

 

À la suite d’une série d’annonces américaines, dont des ventes d’armes significatives (pour 11 milliards USD, annoncées le 18 décembre 2025) à Taïwan et des déclarations américaines et japonaises sur l’importance stratégique du détroit de Formose, la Chine a intensifié ses exercices militaires autour de l’île pendant deux jours d’affilée (29-30 décembre 2025).

 

Des manœuvres baptisées Justice Mission 2025 (Zhengyi shiming-2025 yanxi) ont impliqué plusieurs dizaines de navires et d’avions chinois, y compris des frappes d’artillerie et des lancements de missiles dans des zones qui n’ont jamais été aussi proches de Taïwan.

 

Les médias régionaux y ont vu des manœuvres implicites pour intimider Taipei et le Japon en particulier, après les déclarations de sa nouvelle Première ministre favorable à l’île.

 

Face à ces exercices plusieurs pays ont exprimé publiquement leurs « profondes préoccupations » jugeant ces actions de la Chine provocatrices et potentiellement déstabilisatrices pour la sécurité régionale et mondiale (cf. déclaration conjointe des ministres des Affaires étrangères du G7, dont la France). De son côté, l’administration américaine a réaffirmé l’importance stratégique de l’Indopacifique et de ses intérêts dans la région.

 

Collectivement, ces évènements ont accentué le risque perçu d’un accident militaire ou d’une crise majeure autour de Taïwan, qui pourrait dégénérer en un affrontement plus large, même si les dirigeants de chaque côté cherchent encore à éviter une confrontation ouverte.

 

En 2025, plusieurs initiatives diplomatiques importantes ont été observées. Dans un contexte où certains pays doutent de l’engagement américain ou craignent un retournement de la politique de Washington à leur endroit, ceux-ci ont cherché à établir des plateformes de coopération alternatives. Ainsi, une réunion trilatérale entre la Corée du Sud, la Chine et le Japon s’est tenue pour la première fois après plus d’un an de pause. Ces pays ont mis l’accent sur la coopération dans des domaines comme la santé ou les technologies civiles, illustrant de cette manière une volonté de relancer les dialogues régionaux indépendamment de Washington.

 

De même, une forte activité a été observée autour d’initiatives comme le Quad (Quadrilateral Security Dialogue réunissant les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie) cherchant pour ces pays à harmoniser leurs stratégies de sécurité sans nécessairement faire dépendre toute leur politique de la seule NSS américaine.

 

La Chine, dans ses propres déclarations officielles, a tenté de tempérer l’escalade en appelant à la coopération, au respect mutuel tout en défendant fermement sa souveraineté et ses intérêts en matière de développement.

 

Un porte-parole chinois du Waijiaobu a notamment expliqué que Pékin voulait travailler avec les États-Unis afin de promouvoir une relation stable et durable, tout en gérant leurs divergences de façon constructive. Certains analystes chinois voient aussi dans la NSS un signal pour engager un dialogue stratégique avec Washington. Pékin n’en perçoit pas moins la NSS comme une stratégie d’endiguement (containment) susceptible d’accroître les tensions et l’instabilité régionale.

 

Si à l'inverse du Japon, de la Chine et de Taïwan, l’Inde n’a pas réagi officiellement à la NSS, le document américain lui confère un rôle stratégique dans l’Indopacifique, en positionnant le sous-continent comme un partenaire pour contenir l’influence croissante de la Chine dans la région. New Delhi perçoit cette stratégie comme une validation de son importance régionale tout en lui permettant de maintenir sa politique d’« autonomie stratégique », qui lui évite de se ranger pleinement derrière Washington.

 

La NSS encourage indirectement l’Inde à renforcer ses capacités militaires, notamment navales, aériennes et cyber, ainsi qu’à moderniser ses infrastructures pour sécuriser ses chaînes d’approvisionnement critiques. Sur le plan économique, la NSS offre l’opportunité à New Delhi de devenir un hub alternatif aux chaînes qui dépendent de la Chine, ce qui devrait stimuler son développement industriel et technologique.

 

L’augmentation par le Japon de son budget militaire porté à 2% de son PIB, et la prise de conscience de Tokyo de son rôle stratégique dans la région notamment dans un contexte de rivalité croissante avec la Chine, sont en ligne avec l’esprit de la NSS. L’objectif déclaré de Tokyo est de réduire sa dépendance à la protection américaine tout en restant un pilier de l’architecture de sécurité régionale. Avec la NSS, Tokyo bénéficie d’une confirmation de l’importance stratégique que Washington lui attribue, notamment dans la défense de Taïwan jugée vitale par Tokyo pour la stabilité de l’archipel.

La NSS intervient par ailleurs dans un contexte où Washington multiplie les signaux de soutien à Taipei, incitant par là même les pays alliés des États-Unis à clarifier leurs propres positions, comme l’a fait le 7 novembre 2025 devant la Diète la nouvelle Première ministre japonaise au sujet de Taïwan en déclarant que si l’île était attaquée par la Chine, cela pourrait constituer une « situation menaçant la survie » du Japon.  Même si la NSS n’entre pas dans le détail des déclarations japonaises, sa publication renforce un climat stratégique qui rend celle-ci politiquement et militairement plus plausibles.

 

La Corée du Sud investit de son côté massivement dans des systèmes de haute technologie, notamment des missiles de précision, tandis que l’Australie continue d’étendre ses capacités maritimes et sous-marines. Ces évolutions témoignent d’un virage stratégique important pour des États qui auparavant se reposaient largement sur les États-Unis pour leur sécurité.

 

Outre ces dépenses militaires nationales, des coopérations concrètes ont été renforcées. Ainsi les exercices Balikatan (épaule contre épaule) 2025 entre les Philippines et les États-Unis ont été conçus pour être particulièrement intensifs, incluant, par exemple, l’intégration de nouveaux systèmes de défense côtière comme le NMESIS (Naval/Maritime Expeditionary Ship Interdiction System, antinavires mobile). Ces entraînements montrent un renforcement des liens militaires qui, malgré l’incertitude stratégique globale, continuent à consolider la présence américaine régionale, notamment dans les zones proches de Taïwan et du Sud-Est asiatique.

 

Les politiques américaines liées à la NSS, notamment dans le cadre d’un agenda « America First », ont eu des répercussions économiques directes en Asie. Ainsi, les hausses drastiques des droits de douane américains ont eu pour effet d'affecter les exportations des pays de l’ASEAN.

 

Cette situation a provoqué une chute des marchés régionaux, tout en renforçant l’influence économique de la Chine. Des études montrent que les entreprises chinoises redirigent de plus en plus leurs exportations vers des partenaires asiatiques, notamment le Vietnam, l’Indonésie et Singapour, afin de contourner les sanctions commerciales américaines, et mettant de la sorte en évidence une réorganisation des chaînes de valeur globale et un renforcement des liens économiques intra-asiatiques.

 

Les médias et les analystes en Asie du Sud-Est ont tous relevé que la NSS mentionnait très peu cette région, apparaissant seulement à deux reprises dans le texte principal. Cela a suscité de leur part l’idée que Washington privilégie d’autres zones géographiques, comme l’Amérique latine (le « western hemisphere »), et que la capitale américaine utilise l’ASEAN davantage comme une monnaie d’échange (bargaining chip) dans sa rivalité avec la Chine qu’en tant que partenaire stratégique autonome.  Des dilemmes stratégiques peuvent en découler et pousser les pays concernés à diversifier leurs alliances.

 

Face à cette situation, plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont cherché à diversifier leurs stratégies, comme de renforcer leurs propres mécanismes de coopération intra-régionale, accroître les discussions bilatérales avec Pékin, Tokyo et New Delhi, et maintenir des dialogues de haut niveau avec Washington sur des questions spécifiques comme la sécurité maritime, les hautes technologies et les chaînes d’approvisionnement.

 

L’une des conséquences les plus significatives de la NSS est l’intensification des débats publics et dans les think tanks sur la sécurité en Asie, sur le rôle des États-Unis, les stratégies nationales indépendantes et les moyens d’assurer la stabilité régionale sans dépendance exclusive à Washington.

 

Ces débats portent notamment sur des questions comme le partage des charges (burden sharing), la souveraineté nationale, l’intégration des technologies militaires avancées, et la gestion de la rivalité sino-américaine de manière à minimiser les risques d’escalade accidentelle. Depuis la publication de la NSS, l’Asie a observé une combinaison de réalignements stratégiques, d’intensification des tensions et d’efforts d’autonomie régionale : La question de Taïwan demeure un point de concentration des tensions, avec des exercices militaires chinois plus visibles suscitant des réactions politiques des pays alliés aux États-Unis. Les alliés traditionnels américains (Japon, Corée du Sud, Philippines, Thaïlande, comme aussi Taïwan) renforcent leurs capacités militaires ou réaffirment leurs engagements vis-à-vis de Washington, parfois au prix d’intenses débats. La NSS agit comme un signal clair que l’Asie doit être plus proactive et moins dépendante des États-Unis dans sa défense sur le plan sécuritaire. En Asie du Sud-Est, ces pays cherchent à maintenir un équilibre entre les grandes puissances, tout en réévaluant leurs priorités économiques et stratégiques.

 

Les États-Unis insistent sur le rôle de l’Indopacifique dans leur plan global, ce qui assure un certain niveau de dissuasion contre la Chine et la Corée du Nord. Enfin, la région est marquée par un débat stratégique profond sur la façon de gérer l’incertitude de l’engagement américain et l’ascension de la Chine comme puissance globale.

 

Ces tendances montrent que, bien que la NSS puisse être perçue comme un texte de politique américaine centrée sur ses propres intérêts (signalant un renouveau implicite de la doctrine Monroe par laquelle Washington place la sécurité du territoire et sa résilience économique intérieure au centre de sa doctrine), ses effets en Asie se montrent concrets, complexes et multidimensionnels.

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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).

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