
Par Jean-Raphaël Peytregnet
On ne défend plus la souveraineté aujourd’hui : on l’utilise ! Elle n’est plus un principe universel [1], encore moins un rempart contre la guerre ou l’arbitraire [2]. Elle est devenue une arme rhétorique, façon pour les grandes puissances de justifier ce qu’elles condamnent chez les autres. Et l’Asie, loin d’être un simple spectateur, est au cœur de cette recomposition brutale de l’ordre international.
L’agression russe contre l’Ukraine a levé toute ambiguïté. Un État peut envahir un autre État souverain, annexer des territoires, bombarder des villes et des populations, sans que le système international ne se montre capable de l’en empêcher.
Certes, les condamnations pleuvent, les sanctions s’accumulent, mais la frontière violée le reste. Ce précédent est d’importance pour l’Asie. Il montre que la souveraineté n’est protégée ni par le droit international ni par les principes qui le guident, mais par le rapport de force. La Chine ne s’y est d’ailleurs pas trompée. Pékin n’a jamais véritablement défendu la souveraineté ukrainienne [3]. La capitale chinoise n’a pas formellement condamné l’invasion, ni n’a parlé d’agression, se contentant de reprendre à son compte le narratif russe.
Cette prudence n’est pas de la neutralité, mais un calcul froid consistant à ne pas affaiblir un partenaire stratégique tout en observant les réactions d’un ennemi commun : les États-Unis. La leçon est simple : ce n’est pas la violation de la souveraineté qui pose problème, c’est qui la commet.
Dès lors, l’appel chinois à l’« unification » (tongyi) avec Taïwan ne peut être compris isolément. Il s’inscrit dans une vision plus large, où la souveraineté devient le droit des États puissants à imposer leur lecture de l’histoire. Taïwan n’est pas perçue comme une entité politique, mais comme un territoire à récupérer pour des raisons qui ne tiennent pas tant à un sentiment nationaliste mais qui sont bien plutôt d’ordre stratégique. La démocratie taïwanaise, la volonté de sa population, son indépendance de facto, sont reléguées au rang de détails secondaires face à l’impératif de puissance [4].
Mais réduire la question de la souveraineté en Asie à Taïwan serait une erreur. Le continent asiatique est bien un champ de mines souverainistes. En mer de Chine méridionale (ligne des neuf traits) et orientale (îles Senkaku/Diaoyutai), plusieurs États voient leurs Zones Économiques Exclusives (ZEE) contestées par une puissance qui transforme des récifs poldérisés en bases militaires. Dans la région himalayenne, l’Inde et la Chine s’affrontent à coup de démonstrations armées. Idem entre la Thaïlande et le Cambodge. En Corée, deux États revendiquent toujours une légitimité exclusive sur une même nation. Au Cachemire, la souveraineté est une ligne de fracture sanglante entre l’Inde et le Pakistan depuis bientôt 80 ans.
Dans ce contexte, les discours occidentaux sur la défense de la souveraineté apparaissent eux aussi fragilisés. L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis a produit un effet dévastateur. Peu importe ici le jugement porté sur le régime vénézuélien : un chef d’État, aussi illégitime soit-il, arraché de son territoire par une puissance étrangère constitue bien une rupture majeure des normes internationales [5]. Pour les États asiatiques, le message est on ne peut plus clair : la souveraineté est respectée tant qu’elle ne gêne pas.
La sortie de Donald Trump sur l’acquisition du Groenland, sous couvert de sécurité stratégique [6], a parachevé ce basculement. Derrière la provocation s’exprime une logique brutale : les territoires ne sont plus des espaces politiques habités, mais des pions géostratégiques. Cette vision trouve aussi un écho inquiétant en Asie où certains États redoutent que leur souveraineté ne soit un jour jugée négociable, achetable ou contournable. Face à cette accumulation de précédents, l’Asie ne peut qu’en tirer une conclusion amère : la souveraineté n’est pas un droit, c’est un privilège réservé à ceux qui peuvent le défendre militairement, économiquement ou diplomatiquement. Les autres doivent composer, s’aligner ou se taire.
Le danger est immense. Car un monde où la souveraineté devient relative est un monde où la force remplace le droit, où l’histoire est réécrite par les vainqueurs, et où les zones grises se multiplient jusqu’à l’explosion.
L’Asie, avec ses mémoires coloniales, ses frontières disputées et ses puissances rivales, est sans doute la région qui a le plus à perdre dans cette dérive. À force d’invoquer la souveraineté quand elle arrange et de l’ignorer quand elle contraint, les grandes puissances sapent le seul principe capable de limiter leur propre violence. Et lorsque plus personne ne croit à la souveraineté, il ne reste plus qu’une règle : celle du plus fort…
Dès lors, trois trajectoires se dessinent désormais pour l’Asie.
La première est celle de la dissuasion armée généralisée. Face à l’affaiblissement du droit, les États à l’exemple de la Chine, du Japon ou de l’Inde, renforcent leurs capacités militaires, multipliant partenariats et alliances car acceptant l’idée que seule la force garantit la souveraineté. Cette logique accroît dès lors les risques d’escalade, notamment autour de Taïwan, en mer de Chine méridionale et orientale, sur la frontière indo-chinoise, indo-pakistanaise et inter-coréenne.
La deuxième est celle de la souveraineté fragmentée où certains États conservent une autonomie formelle mais subissent une dépendance stratégique, économique ou technologique croissante. Dans ce scénario, la souveraineté subsiste juridiquement mais se dissout dans l’interdépendance asymétrique et les pressions de puissance. C’est le cas de la plupart des anciens pays tributaires de la Chine en Asie du Sud-Est, notamment. Mais ceux-là comptent encore sur le parapluie américain pour s’en protéger.
La troisième, plus fragile mais plus ambitieuse, passerait par une réaffirmation collective du droit international par les États asiatiques eux-mêmes. Cela supposerait de rompre avec l’acceptation tacite du fait accompli, de renforcer les mécanismes régionaux de règlement des différends (ASEAN [7], ARF [8], SAARC [9], OCS [10], RCEP [11], CPTPP [12]) et de redonner une valeur contraignante aux principes de la Charte des Nations Unies. Mais rien n’indique aujourd’hui que cette voie l’emportera.
L’Asie se trouve donc à un moment charnière. Si la souveraineté continue d’être traitée comme une variable d’ajustement stratégique, le continent pourrait devenir l’épicentre des crises majeures du XXIe siècle. Si, au contraire, l’Asie parvient à imposer le retour du droit face à la force, elle pourrait alors jouer un rôle décisif dans la refondation d’un ordre international aujourd’hui profondément fragilisé.
[1] Article 2-1 de la Charte des Nations Unies : « L’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres. »
[2] Ibid, article 2-4 : « Les membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies. »
[3] https://lerubicon.org/la-chine-lukraine-et-les-dilemmes-dune-definition-de-la-souverainete/
[4] En contravention avec l’article 1-2 de la Charte définissant les buts des Nations Unies, tels que : « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes. »
[5] Article 2-7 de la Charte : « Aucune disposition de la présente Charte n’autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d’un État, ni n’oblige les Membres à soumettre des affaires de ce genre à une procédure de règlement aux termes de la présente Charte. »
[6] En 2018, la Chine s’est déclarée « État quasi arctique » dans le but d’accroître son influence dans la région. Pékin a également annoncé son intention de construire une « route de la soie polaire » dans le cadre de son initiative mondiale « Belt and Road » (BRI) qui lui a permis de créer des liens économiques avec de nombreux pays, dont en Amérique latine.
[7] Association of Southeast Asian Nations comprenant désormais les 11 pays membres (+ Timor-Leste ou Oriental) d’Asie du Sud-Est qui sont le cœur régional de cette région (principe de centralité), connectant l’économie, la sécurité et la diplomatie, sans prendre parti ni créer de blocs militaires. Les autres cadres qui suivent gravitent autour d’elle ou interagissent avec elle.
[8] ASEAN Regional Forum de dialogue militaire et stratégique en Asie-Pacifique qui regroupe 27 membres dont les États-Unis, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Australie, l’U.E., etc.
[9] South Asian Association for Regional Cooperation, organisation régionale sud-asiatique, surtout économique, incluant 8 États d’Asie du Sud : Afghanistan (adhésion suspendue de fait), Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri Lanka.
[10] Organisation de Coopération de Shanghai fondée en 2001 à l’initiative de la Chine et de la Russie, comprenant 9 membres (+ Inde, Pakistan, Iran, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan), d’abord axée sur la sécurité aux frontières en Asie centrale.
[11] Regional Comprehensive Economic Partnership, regroupant les 11 pays de l’ASEAN + Chine, Japon, Corée du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande, soit une zone couvrant environ 30 % du PIB mondial, ce qui en fait le plus grand accord de libre-échange au monde.
[12] Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership qui se substitue en 2018 au Trans-Pacific Partnership (TPP) après le retrait des États-Unis, regroupant 12 pays membres, dont le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Singapour, le Vietnam, la Malaisie et le Brunei pour l’Asie-Pacifique ; le Canada, le Mexique, le Chili et le Pérou pour les Amériques, et le Royaume-Uni pour l’Europe. Le CPTPP a pour objectifs de fixer les règles du commerce du futur et de limiter l’influence normative de la Chine.
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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).