
Par Patrice Fava
Sous la lune ronde et pâle de ce 14ème jour du 10ème mois lunaire (3 décembre 2025), devant la Porte de la fidélité et de la soumission (Zhenshun men貞順門), l’attente se prolonge. L’avion du président a atterri à cinq heures à l’aéroport de Pékin. Il sera là, en principe, dans une heure. La nuit est noire et la lumière des torches dessine sur les dalles du jardin de l’empereur des arabesques qui se croisent et glissent le long des dalles. En éclaireur, je traverse plusieurs cours jusqu’à l’autre entrée, celle du sud, pour savoir comment va se dérouler la visite et dans quel endroit je vais pouvoir déplier la carte qui, comme en plein jour, va révéler la magnificence des pavillons aux toits jaunes qui emplissent l’espace.
Le protocole n’a rien laissé au hasard. On sait qui ouvrira la portière de la limousine du président, l’endroit précis où je dois me tenir, car je serai le premier à l’accueillir, avant de saluer Madame Macron. Ces retrouvailles tant attendues sont entourées d’autant de suspense que lors de la visite, la nuit, de la Cité interdite, il y a deux ans. Le directeur du Palais, cette fois encore, nous accompagne.
Les torches autour de nous guident nos pas à travers un dédale de portes et de couloirs dont on ne voit que le sol. Avec Nicolas Idier, le sinologue de la délégation, un proche du président depuis longtemps, nous nous relayons pour parler de Qianlong, de son règne, du choix de cet endroit où il préparait sa retraite, de la restauration et du fait que sur les quatre cours, il n’y en a que deux, depuis le mois d’octobre de cette année, qui sont accessibles au public.
La vie de l’empereur Qianlong est un long roman. Il est monté sur le trône à 24 ans, succédant à son père l’empereur Yongzheng qui lui-même poursuivait la lignée paternelle de Kangxi, le Louis XIV chinois, dont le règne a duré 61 ans. Qianlong, pour ne pas faire de l’ombre à son grand-père, passa la main à son fils Jiaqing après seulement 60 ans sur le trône, mais continua en fait de gérer les affaires de l’empire. C’est aussi à 60 ans, une période charnière de la vie, qu’il a décidé de faire construire ce jardin, dans la partie nord-est de la Cité interdite pour y prendre sa retraite.
C’était en 1770 et les travaux ont duré six ans, mobilisant les meilleurs artisans de l’empire. Dans l’histoire officielle, Qianlong est aujourd’hui considéré comme un monarque prestigieux qui a fait de la Chine le pays le plus puissant du monde, menant des guerres victorieuses, mais tout en étant un grand lettré, un collectionneur passionné et le plus productif des poètes de tous les temps.
Il associe donc les deux plus importants aspects d’un homme accompli : le wen 文 (la culture) et le wu 武 (le côté martial). Il s’est éteint à 89 ans.
Quand enfin nous arrivons au Pavillon de l’élégance d’autrefois (Guhuaxuan 古華軒) où fleurissait un sophora qui par sa beauté témoignait de l’époque heureuse du bon gouvernement de l’empereur, la visite peut commencer. Côté gauche, le labyrinthe qui a été creusé dans le sol est en fait l’image d’une rivière sinueuse sur les bords de laquelle, par un après-midi de l’année 343, quelques dizaines de lettrés se livraient à des joutes poétiques. Des coupelles de vin circulaient poussées par le courant et chaque fois que l’une d’entre elles passait devant tel ou tel convive, il devait la vider et écrire un poème. Un recueil de tous ces vers fut édité avec une préface, signée du Wang Xizhi (303-361), qui fait partie depuis des siècles des plus grands trésors de la littérature et de la calligraphie.
En passant dans la cour suivante, on fait face à la Salle de l’accomplissement des vœux (Suichu tang 遂初堂), qui est une allusion à un autre poète et calligraphe : Sun Chuo (314-371) qui écrivit un poème d’inspiration taoïste portant le même titre (Suichu fu 遂初賦) dans lequel il parle de son désir de vivre en ermite loin du tumulte des charges officielles.
Dans les trois édifices qui encadrent cette cour ont été aménagées des expositions et c’est sur la vitrine de la salle de l’ouest que je peux enfin dérouler la carte du jardin sur laquelle j’ai écrit les noms chinois de tous les bâtiments avec en dessous leur traduction française. Cette vision panoramique des vingt-cinq édifices aux tuiles jaunes (la couleur impériale), est un soulagement et un émerveillement. Nous pouvons imaginer le chemin que nous venons de parcourir sans rien voir, repérer où nous sommes et où nous allons aller.
Chaque construction porte un nom évocateur : Xieshang ting 褉賞亭, le Pavillon de la purification, en souvenir d’un rite printanier, Yi zhai 抑齋. Le Studio de la modération (une vertu confucéenne) où l'empereur venait lire et méditer, puis en remontant vers le nord : le Kiosque des rayons de l'aurore (Xuhui ting 旭輝亭) qui était probablement positionné de manière à être baigné par la lumière du soleil levant, symbole de renouveau et de l’éternel retour du jour et de la nuit. On s’arrête ensuite brièvement sur le Pavillon des trois amis de l’hiver (Sanyou xuan 三友軒) que sont le pin 松, le bambou 竹 et le prunus 梅 qui symbolisent respectivement la longévité, l'intégrité et la résilience, car ils restent verts ou fleurissent en hiver. Dans cet espace architectural serré, chaque endroit est porteur d’un nouveau message, d’un nouveau projet. Le Yanqu lou 延趣楼 que j’ai traduit par « Le Pavillon du ravissement perpétuel », en pensant au Ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras, fait référence à un concept clé (qu 趣) de l’esthétique qui signifie : capter la beauté d’une œuvre et être capté par elle. Ravir et être ravi.
Cette promenade intérieure évoque la solitude, le retour sur soi, la réflexion, la contemplation, mais est aussi un lieu joyeux où se préparaient de fastueux banquets ou de petites réunions autour d’une tasse de thé, en compagnie de quelques beautés du gynécée.
À travers tous ces noms, on comprend qu’il s’agit d’un lieu à vocation philosophique et spirituelle, mais également de réjouissances.
Un jardin, pour reprendre le titre du livre de Rolf Stein, est un « monde en petit » [1], un microcosme qui doit se calquer sur le macrocosme. En effet, si l’empereur Qianlong, d’origine mandchoue, était d’allégeance bouddhiste et chamaniste, il partageait les valeurs confucéennes et incidemment la vision taoïste qui aura été prévalente au cours de l’histoire chinoise.
« Tout ce qui existe dans le cosmos, écrit Kristofer Schipper, peut être réduit, à travers quelques signes symboliques et quelques rites, à un microcosme » [2].
Tel est le substrat théorique à l’œuvre dans la construction du jardin qui, à travers les noms donnés à ses pavillons, kiosques et lieux de retraite, reflète les idéaux, l'esthétique et les aspirations de l’empereur. Chaque terme a été soigneusement choisi pour évoquer une scène naturelle, une vertu, un état d'esprit, un idéal de communication avec la nature, transformant une promenade dans ce jardin en un interminable voyage poétique. C’est, en un mot, une expression de la pensée chinoise.
Vu du haut, le jardin résume l’univers des lettrés dans lequel se confondent l’humanisme confucéen et le goût de la liberté des taoïstes. Chacun de ces pavillons donne envie de s’y installer. Dans celui du Rassemblement des plaisirs, le Cuishang lou 萃賞樓, on admire toutes les plus belles vues du jardin, la Chambre où l’on cultive l’harmonie (Yanghejing she 養和精舍) est propice à la méditation et dans la Demeure des nuages lumineux (Yunguang lou 雲光樓), on se rapproche du ciel. Chacun a son mystère.
Ma carte du jardin, barbouillée de caractères chinois, a soudain donné à cette visite une dimension en surplomb indispensable. Je suis fier de penser qu’elle va bientôt faire partie des archives du Palais de l’Élysée. J’y ai ajouté la liste complète des pavillons avec de brefs commentaires et un petit texte que j’avais écrit en 2012 après avoir participé à la toute première inauguration, en présence des autorités chinoises et des représentants du World Monuments Fund qui avait financé la restauration du jardin, dont on savait qu’il n’avait, en fait, jamais été habité par l’empereur et était resté à l’abandon pendant près de deux siècles. L’ambassadeur du Royaume-Uni avait lui aussi pris la parole au nom du Prince de Galles qui faisait partie des contributeurs.
Un cocktail était organisé pour quelque trois cents invités avant la projection d’un film réalisé pendant toute la durée des travaux par une équipe de cinéastes chinois et britanniques. L’écho des dissensions au sein de la production et les commentaires qui m’étaient parvenus ne me prédisposaient pas à penser que j’allais assister à un chef-d’œuvre. Ce genre de film de commande requiert en effet beaucoup d’imagination pour ne pas tomber dans le style docu et bavard qui en Occident ne fait plus recette depuis longtemps. Le défi n’a sans doute pas été relevé, mais ces images présentaient, malgré tout, un grand intérêt du fait que, pendant les six années qu’a duré le tournage, on va à la rencontre de quelques personnages extraordinaires qui dans l’arrière-pays savent encore fabriquer le papier qui va servir de support aux décors peints, connaissent les secrets de fabrication de la marquetterie en bambou et sont capables de refaire, à partir de lambeaux décolorés, les tentures de brocart et les tissus chamoirés des alcôves.
On les voit toutes et tous au travail, refaisant les gestes de leurs devanciers dont ils restent, cinq générations plus tard, les très dignes successeurs. Ils ont conservé le savoir-faire auquel plus personne ne s’intéresse depuis déjà bien des années. Toute la beauté et l’émotion du film sont dans ces séquences et dans les allers et retours entre la Chine traditionnelle, vivante, active, pleine de ressources, mais peu connue, et le centre du pouvoir.
Après 200 ans de décrépitude lente, les palais, pavillons, corridors, rocailles des quatre cours que s’était fait construire l’un des derniers despotes chinois font peau neuve et quelques-uns de ceux qui ont le plus contribué à la décoration intérieure viennent de leur lointaine province de l’Anhui, du Fujian, du Zhejiang, voir ce que sont devenues leurs œuvres. Ils sont émerveillés et avec eux on pleure de joie. Quand la lumière se rallume, les spectateurs se regardent comme s’ils se réveillaient d’un rêve. On savait déjà qu’en dépit des destructions en tout genre qui se sont multipliées depuis un demi-siècle, les Chinois avaient gardé, dans presque tous les domaines, l’essentiel de leur savoir. Ce film en est la preuve éclatante et on ne peut que se réjouir de la coopération internationale qui s’est faite grâce à l’ouverture qui, en moins de trente ans, a complètement transformé la Chine.
Cela dit, on aimerait bien savoir comment ont travaillé les deux réalisateurs chinois et anglais qui sont les auteurs de ce film et à quelles pressions ils ont été soumis pour être si parfaitement dans ce qu’il est convenu d’appeler « le politiquement correct ». On aurait en effet pu se passer du plan sur le portrait de Mao, place Tian’anmen, et on aurait plutôt aimé voir les lieux de culte qu’avait fait aménager Qianlong dans cette demeure où il pensait passer ses derniers jours.
On sait avec quelle ferveur il participait aux cultes de sa religion d’origine, le lamaïsme, comme en témoignent la Pagode Yuhua ge dans la Cité interdite, le mandala au centre duquel il est représenté comme la réincarnation de Manjusri [3], ou son tombeau rempli de formules sanskrites [4]. Mais l’histoire officielle a, pour on ne sait combien de temps encore, décidé de faire semblant d’ignorer que la Cité interdite était aussi un grand centre religieux. Ce film à la gloire de Qianlong ne doit pas faire oublier que s’il a marqué de son empreinte le destin de la Chine, il est aussi l’un des artisans de sa décadence. Il faudra sans doute encore une génération d’historiens pour réécrire son histoire et revisiter avec un autre œil le jardin du Ningshou gong (Palais de la longévité tranquille).
Après ces digressions devant l’image virtuelle de ce jardin, nos guides chinois nous emmènent dans le Belvédère de la réalisation des souhaits, Fuwang ge 符望阁, dont le nom évoque les rêves de grandeur de l’empereur et l’espoir d’une retraite heureuse. Cet édifice de deux étages domine l’ensemble et était réservé aux réceptions. On y accède par un tunnel percé sous un amoncellement de rochers.
À la sortie, on découvre tout en haut le très joli Kiosque de la conque couleur de jade (Biluo ting 碧螺亭) dont il y avait dans l’exposition une maquette qui soulignait que c’était un exemple d’architecture unique en Chine, mais on n’imaginait pas qu’il était perché au sommet de cette rocaille et qu’on pouvait l’admirer pendant des heures du Pavillon Fuwang ge.
Après cet aperçu du génie architectural du lieu, très différent de celui de la Cité interdite, nous allons en découvrir l’intimité et l’extraordinaire sophistication. Chaque détail est un sujet de contemplation. Tout, dans ce lieu secret et vide, où se conjuguent luxe et beauté, appartient au passé de la Chine éternelle. Il faudrait multiplier les images pour rendre compte de l’art et de la perfection de chaque pièce, chaque porte, chaque tenture, chaque motif.
En attendant la publication d’un livre d’art qui rende compte de ce splendide décor du XVIIIème siècle recréé à l’identique, on peut consulter les images qui se trouvent sur le site de la fondation World Monuments Fund [5]. La visite s’achève dans le Cabinet de la lassitude du pouvoir Juanqin zhai 倦勤齋, un nom bien choisi, dans lequel Qianlong s’était fait construire un petit théâtre dont on essaie d’imaginer ce qui s’y jouait, en regardant la grande peinture murale attribuée au célèbre peintre italien Giuseppe Castiglione, alias Lang Shining 郎世寧, qui vécut pendant plus de cinquante ans à la cour de Pékin et fit de nombreux portraits de Qianlong [6].
Que l’arrivée en Chine du président débute par ce retour en arrière n’est pas un hasard. Il a besoin lui aussi de faire des ponts entre la Chine d’aujourd’hui et celle d’hier. Cette visite aura été pour tout le monde chargée de beaucoup d’émotions.
[1] Rolf Stein, Le monde en petit, jardins en miniature et habitations dans la pensée religieuse
d’Extrême-0rient, Flammarion, 2001.
[2] Kristofer Schipper, La religion de la Chine, La tradition vivante, Fayard, 2008, page 214.
[3] NDR : Manjusri/Mañjushrī (Le Vénéré purifié) est le Bodhisattva (celui qui a atteint la bouddhéité) de la sagesse transcendante (prajna), l’un des plus connus du bouddhisme mahāyāna (du grand véhicule).
[4] Voir à ce sujet : Françoise Wang-Toutain, « Les cercueils du tombeau de l’Empereur Qianlong », Arts asiatiques, vol. 60, n° 1, 2005, pp. 62-84, et Patrice Fava, « Les temples et la vie religieuse dans la Cité interdite sous les dynasties Ming et Qing », dans le catalogue de l’exposition La Cité interdite à Monaco, Vie de cour des empereurs et impératrices de Chine, ouvrage publié sous la direction de Jean-Paul Desroches, Skira, 2017, pp. 174-201.
[5] Des photos et une vidéo de dix minutes d’assez mauvaise qualité, intitulée « Journey to the
Qianlong Garden in Beijing » sont consultables sur ce site : https://www.wmf.org/events/qianlong-garden-china
[6] Michèle Pirazzoli-T’Sertevens, Giuseppe Castiglione, 1688-1766, Peintre et architecte à la cour de Chine, Thalia édition, 2007 ;. reproduction in https://www.clevelandart.org/art/1969.31.
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Patrice Fava, sinologue et anthropologue est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : Aux portes du ciel, la statuaire taoïste du Hunan, Art et Anthropologie de la Chine, éd. Les Belles Lettres, 2013, L’usage du Tao, éd. Jean-Claude Lattès, Un taoïste n’a pas d’ombre - mémoires d’un ethnologue en Chine, éd. Buchet..Chastel, 2023, et de nombreux articles en français, anglais et chinois. Ancien Attaché à l’ambassade de France à Pékin (1970-1972), puis chercheur associé du Centre de Pékin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient et du Centre de recherche taoïste de l’Université Renmin. Il est installé en Chine depuis bientôt cinquante ans.