Coopération industrielle sur les terres rares, enjeux de sécurité : quelle relation bilatérale franco-japonaise pour l’avenir ?

Par Thierry Rambaud

 

Le Président  de la République française, Emmanuel Macron, a effectué, avec son épouse, une visite officielle au Japon du 31 mars au 2 avril 2026, visite qui fut suivie d'une visite d'État en Corée du Sud les 2 et 3 avril 2026.

 

 

Dans un contexte international particulièrement complexe marqué par les conflits internationaux en Ukraine et en Iran et la montée des tensions dans la zone indo-pacifique, la visite du couple présidentiel a permis de souligner et de renforcer le "partenariat d'exception" qui unit aujourd'hui la France et le Japon, partenariat qui s'inscrit actuellement, notamment, dans le cadre de la feuille de route sur la coopération franco-japonaise (2023-2027).

 

 

Si, en 2028, sera célébré le 170ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, force est de constater que la coopération franco-japonaise se révèle plus que jamais essentielle et stratégique. Il suffit d'ailleurs de se reporter aux déclarations conjointes franco-japonaises qui figurent sur le site web de la Présidence française de la République concernant l'intelligence artificielle, la santé mondiale ou la coopération dans le domaine de l'énergie nucléaire pour s'en convaincre. Solidement ancré dans le passé, ce partenariat est résolument tourné vers l'avenir. Démocratie libérale attachée aux valeurs de l'État de droit et à la protection des libertés fondamentales, le Japon constitue assurément un interlocuteur fiable et solide pour la France et l'Union européenne. Nous avons pu constater ces convergences dans le cadre d'un colloque franco-japonais, que nous avons co-organisé, avec notre collègue Takeshi Inoue, sur la "réception du droit international et européen des droits de l'Homme en France et au Japon" à l'Université Paris Cité le 10 mars 2026. Ce partage de valeurs explique également la présence permanente d'un magistrat japonais auprès de l'Ambassadeur, Consul du Japon à Strasbourg, auprès du Conseil de l'Europe. Ce magistrat est chargé de suivre les travaux du Conseil de l'Europe et de contribuer à une meilleure connaissance de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme au Japon. C'est un très bel exemple d'une coopération juridique au service d'une meilleure connaissance de l'universalisme des droits de l'Homme.

 

 

Partageant une confiance dans le multilatéralisme, le rôle des organisations internationales et la fonction régulatrice du droit international, les deux États ont vocation à œuvrer à l'émergence de solutions communes aux défis contemporains posés à la communauté internationale dans le domaine de la défense, de l'industrie, de la recherche scientifique et technologique.

 

 

Dans ce cadre, on ne peut que se réjouir de l'excellence de la coopération industrielle et scientifique entre les structures publiques et privées de nos deux pays. On permettra au Béarnais que je suis de souligner l'importance du projet en cours concernant la construction d'une usine dans le domaine du recyclage des terres rares sur le site de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques dans le prolongement de la "Déclaration franco-japonaise sur la coopération dans le domaine des minéraux critiques" signée le 1er mai 2024 entre le ministre de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie du Japon et le ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle de la France. Il s'agira du premier recycleur européen de terres rares. Pour rappel, les terres rares forment un groupe de 17 métaux stratégiques aux propriétés rapprochées, comme le dysprosium et le terbium, et qui tiennent une place centrale dans la fabrication d'aimants permanents. Ces composants équipent ensuite de nombreux équipements électriques du quotidien, comme les moteurs de véhicules électriques. Le financement complet de ce projet atteint 216 millions d'euros : l'État français en finance 106 millions et la structure japonaise, Japan France Rare Earth Company associant JOGMEC (Japan Organization for Metals and Energy Security) et Iwatani Corporation, 110 millions d'euros en fonds propres et dette d'actionnaire. Ce projet fait suite aux investissements du groupe japonais Toray de 100 millions d'euros toujours sur le bassin de Lacq dans le domaine de la fibre carbone [1].

 

 

Il n'en reste pas moins que des étapes nouvelles sont à franchir et l'on suivra volontiers la professeure en sciences politiques (Japon) à l’Inalco, Guibourg Delamotte, lorsqu'elle écrit dans une tribune parue dans le journal Le Monde en date du 31 mars 2026 qu'un accord d'accès réciproque doit être conclu entre la France et le Japon dans leur coopération militaire, car "Les accords d’accès réciproque sont les moyens les plus simples de fluidifier les exercices militaires, qui constituent à la fois une forme de diplomatie, une projection de puissance et la manifestation d’une capacité commune de déploiement. Plus encore, ils attestent d’une solidarité. En multipliant les exercices, les forces deviennent interopérables, voire, dans le cas des marines britannique et australienne, interchangeables". [2]

 

 

Confrontés à des défis géopolitiques majeurs, la France et le Japon ont assurément besoin l'un de l'autre et leur partenariat doit sans cesse être non seulement approfondi, mais également élargi.

 

 

[1] Voir Toray Carbon Fibers Europe annonce le démarrage de sa nouvelle unité de production, toray-cfe.com,  09 Mar, 2026; Toray CFE investit 100 M€ pour ses capacités de fibres de carbone dans les Pyrénées-Atlantiques, L’Usine Nouvelle du 2 décembre, https://www.gifas.fr/press-summary/toray-cfe-investit-100-m-pour-ses-capacites-de-fibres-de-carbone-dans-les-pyrenees-atlantiques

 

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/31/la-france-et-le-japon-ont-besoin-d-un-accord-d-acces-reciproque-pour-aller-plus-loin-dans-leur-cooperation-militaire_6675645_3232.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

 

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Thierry Rambaud est professeur agrégé de droit public à l’Université Paris Cité et à Sciences Po (Paris). Il est Visiting professor à l’Université Kwansei Gakuin au Japon où il enseigne les questions européennes. Il prépare actuellement un ouvrage d’introduction au droit japonais avec son collègue Takeshi Inoue. Lauréat du Cycle des hautes études européennes de l’INSP (ex-ENA), il siège à l’European Commission against racism and Intolerance du Conseil de l’Europe après avoir été  professeur chercheur invité au Collège d’Europe à Bruges. Il a exercé de nombreuses responsabilités publiques en particulier comme conseiller ministériel à deux reprises et directeur de la scolarité, du recrutement et des évaluations des élèves de l’ENA. Il est actuellement avocat “of counsel” au cabinet Mayer Brown où il consulte sur le droit de l’Union européenne, le droit administratif et les sujets de financement. Il publie en droit de l’Union européenne, droit public français et droit comparé, notamment avec le Japon. Il a également étudié l’archéologie aux Universités de Genève et de Paris Sciences & lettres-EPHE où il a obtenu un master 1 dans cette discipline.

 

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