Au Japon, une femme à la barre ! Et alors ?

Par CHEN Yo-Jung

 

Le 21 octobre 2025, le parlement japonais désigna Takaichi Sanae, 64 ans, 104ème Premier ministre, faisant d’elle la toute première femme à occuper de telles fonctions depuis 1890, année où le Japon jusque-là féodal s’est converti à la monarchie constitutionnelle parlementaire.

 

L’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement d’un pays encore loin derrière les autres en matière de condition féminine constitue bien une révolution qui n’a pas manqué d’occasionner étonnements et surexcitations dans l’archipel comme dans le reste du monde.

 

Cependant, en dépit d’une popularité suscitant une euphorie quasi générale au niveau politique, ce succès historique d’une femme semble n’avoir suscité que très peu d’enthousiasme, voire l’indifférence, dans la société japonaise, notamment auprès de la gent féminine.

 

Comme la sociologue Ueno Chizuko, spécialiste des questions de genres, l’a déclaré à la suite de la nomination de Mme Takaichi : « Il n’y a pas de quoi se réjouir ! ». À première vue, la quatrième économie du monde était loin d’être prédisposée à confier sa plus haute fonction exécutive à une femme. Malgré quelques progrès réalisés jusqu’ici en matière d’égalité des genres, le pays conserve l’essentiel du système social patriarcal en vigueur dans sa société depuis des millénaires.

 

Aujourd’hui, il est encore classé 118e sur 148 dans l’indice 2025 du Forum économique mondial sur l'égalité des genres et son score en ce domaine est le plus médiocre dans le groupe des sept grandes économies mondiales. Les femmes ne constituent en effet que 16 % (72 personnes) des 465 députés à la Chambre basse de la Diète nationale (Kokkai) et même le nouveau gouvernement formé par Mme Takaichi ne compte que deux femmes sur un total de 19 ministres.

 

À peine 10,9 % de l’ensemble des cadres dans une position de direction dans ce pays sont de sexe féminin alors que ce taux atteint en moyenne 30 à 40 % dans les principaux pays occidentaux. De même, l’écart salarial demeure important (22 %) entre hommes et femmes au Japon. Le mariage homosexuel y est toujours légalement banni alors qu’il est déjà légalisé dans des pays voisins comme Taïwan. Et les couples mariés sont encore tenus par la loi d’avoir un même nom patronymique, ce qui revient à obliger les femmes à renoncer à leur nom de jeune fille au moment du mariage. Dans la plupart des cas, la société japonaise estime qu’une femme mariée doit arrêter de travailler pour s’occuper du foyer.

 

Dans ces conditions, l’ascension d’une femme au poste de Premier ministre avait de quoi créer la sensation. La percée du plafond de verre par Mme Takaichi Sanae dans un pays tel que celui décrit ci-devant représente à tous points de vue un exploit qui aurait dû apporter de l’eau au moulin aux mouvements pour la défense des droits des femmes.

 

Or, force est de constater que, dans son ensemble, la société japonaise est restée de marbre, observant un silence quasi-total, devant l’exploit historique de Mme Takaichi. Les échos sociétaux sont étonnamment modérés, loin des débats enflammés attendus.

 

Quatre mois après son élection, alors que la cote de popularité de la nouvelle Première ministre demeure très élevée, aux alentours de 70 %, une déception est perceptible parmi ceux et celles qui s’attendaient à un sursaut général d’enthousiasme dans la société japonaise en faveur de l’avancement des conditions de la gent féminine. Partageant l’avis de la sociologue Ueno Chizuko, Arata Yamamoto, correspondante à Tokyo de la chaine américaine NBC, titre : « Le Japon a sa première femme cheffe du gouvernement, mais pas toutes les femmes s’en félicitent ».

 

Popularité essentiellement politique  

 

Certes, Mme Takaichi, depuis sa nomination à la tête du gouvernement, recueille un taux de soutien sans précédent variant entre 60 % et 70 %. Mais cette cote très élevée s’explique plutôt par l’attirance du peuple japonais pour la ligne conservatrice dure qu’affiche la nouvelle dirigeante.

 

L’image de fermeté ultra-nationaliste et la franchise sans détour que renvoient les propos de Takaichi Sanae constituent une nouveauté bienvenue pour un électorat exaspéré par des années d’ambivalences indécises et prudentes des dirigeants mâles que le pays a connues jusqu’ici. Autrement dit, une popularité acquise essentiellement sur l’image forte et virile de la nouvelle Première ministre faisant montre d’une fermeté et d’un dynamisme qui contrastent avec l’attitude de ses prédécesseurs de sexe masculin.

 

Que ce soit en politique étrangère ou intérieure, le langage conservateur franc et déterminé de la nouvelle cheffe du gouvernement, qui se distingue de l’ambiguïté prudente dont les Japonais étaient accoutumés avec leurs précédents dirigeants, est accueilli avec enthousiasme par un électorat jeune de plus en plus nationaliste et peu à peu gagné par un réflexe xénophobe à la suite des années de surtourisme et d’absence d’une politique d’immigration cohérente.

 

L’ultra-nationalisme dur et combatif défendu par Takaichi Sanae au cours de sa carrière politique l’a amenée à se poser en championne de l’opposition à une Chine voisine, montant en puissance, perçue comme arrogante et menaçante. La querelle diplomatique qu’elle a provoquée avec Pékin sur la question très délicate de Taïwan en déclarant devant le Parlement de son pays qu’une offensive armée chinoise à l’encontre de l’île justifierait une action des forces d’auto-défense japonaises [1], n'a fait que contribuer davantage à la propulser au sommet de la popularité dans un pays dont, selon les sondages, plus de 90 % de la population se déclare sinophobe...

 

En matière économique, la « politique financière proactive » et les mesures successives de réductions des charges fiscales mises en avant par la nouvelle Première ministre ont été favorablement accueillies par l’électorat même si la presse économique est unanime pour mettre en garde contre les dégâts que, selon elle, ce « populisme financier » ne manquera pas d’infliger à l’économie nationale à long terme.

 

Par ailleurs, le fait est que ce n’est pas au suffrage universel que Mme Takaichi a été élue. Comme le rappelle le politologue Terashima Jitsuro, elle a d’abord été élue à la présidence du Parti Libéral-Démocrate (PLD) au pouvoir par un scrutin limité à ses 920 000 membres. Et seulement 250 000 (0,2 % des électeurs nationaux) d’entre eux ont voté pour elle, le reste des voix étant réparti entre les quatre autres candidats.

 

La présidente du premier parti japonais est automatiquement désignée le 21 octobre 2025 par le Parlement pour former le gouvernement, après avoir obtenu une majorité de voix à la chambre basse (237 voix sur 465, soit quatre voix de plus que la majorité requise) grâce au soutien d'une coalition avec le Parti de l’Innovation du Japon (Nippon ishin no Kai).

 

Plusieurs commentateurs à la télévision s’accordent pour estimer que le choix de Mme Takaichi par les membres du PLD était motivé par un sentiment de crise au sein de la principale formation politique de l’archipel : Le parti au pouvoir était en train de perdre des membres de son aile droite au profit du Sanseito (“le parti de la participation politique”), le tout nouveau parti d’extrême droite ouvertement xénophobe et connu pour son slogan « Japanese First ! » (Nihonjin fāsuto).

 

Il y avait donc urgence à stopper cette hémorragie en mettant à la tête du PLD un dirigeant pas moins à droite que le Sanseito. Il n’y avait d’autre que Takaichi Sanae, parmi les cinq candidats à la présidence du parti, pour répondre à ce profil qui s’imposait, alors même qu’en temps normal, l’ultra-nationalisme combatif jugé dangereux qu’elle professe l’avait toujours mise à l’écart du courant principal du parti.

 

Il faut par ailleurs rappeler qu’une femme à la barre de l’État ou du gouvernement ne constitue plus une nouveauté dans cette partie du monde. Presque tous les voisins du Japon, avec plus ou moins de succès, ont eu une femme au cours des décennies récentes : la Corée du Sud (Park Geun-hye), Taïwan (Tsai Ing-wen), les Philippines (Corazon Aquino, Gloria Macapagal Arroyo), la Thaïlande (Yingluck Shinawatra), l’Indonésie (Megawati Sukarnoputri), le Sri Lanka (Sirimavo Bandaranike, Chandrika Kumaratunga, Harini Amarasuriya), l’Inde (Indira Gandhi, Pratibha Patil, Droupadi Murmu), le Pakistan (Benazir Bhutto), Singapour (Halimah Yacob), le Bangladesh (Sheikh Hasina, Khaleda Zia), le Népal (Bidya Devi Bhandari)..

 

Et la plupart de ces pays n’étaient pas moins traditionalistes et conservateurs que le pays du Soleil Levant (Hi Izuru Kuni 日出る国). D’ailleurs, comme le rappelle Mme Ueno, que ce soit dans le cas de Margaret Thatcher, modèle avoué de Takaichi Sanae, ou dans celui de Park Geun Hye de la Corée du Sud, les féministes dans ces deux pays ne se sont fait aucune illusion devant l’avènement d’une femme à la tête de leur État ou de leur gouvernement.

 

Au Japon aussi, une femme qui occupe un poste élevé de direction (ministre, fonction publique, collectivités locales, etc.), quoiqu’encore en nombre insuffisant, n’est plus un objet de surprise. Comme Mme Ueno le rappelle : « On n’est plus à l’heure de s’étonner de voir une femme occuper telle ou telle position ». Par exemple, depuis 2016, Tokyo, capitale et plus grande métropole au monde, a pour gouverneure la très populaire Mme Koïke Yuriko, ancienne ministre de la Défense. De plus, de récents scandales impliquant séparément des mairesses de plusieurs collectivités locales ont en quelque sorte acclimaté l’opinion publique à voir une femme occuper une position politique élevée.

 

Quoi qu’il en soit, la popularité exceptionnellement élevée de sa personne (et non pas nécessairement de son parti dont la cote était au plus bas à la suite d’une succession de scandales politico-financiers), a conduit Takaichi Sanae à tenter le diable en déclenchant le 8 février, à peine trois mois après sa prise de fonction, une élection générale anticipée.

 

Un pari plus que réussi puisqu’elle en est sortie massivement victorieuse, ayant acquis pour son parti, le PLD (Parti Libéral-Démocratique) au pouvoir, plus de 2/3 de la Chambre basse de la Diète, soit 316 sièges sur un total de 465. Un record sans précédent qui fait de Mme Takaichi le chef du gouvernement le plus puissant dans l’histoire du Japon d’après-guerre.

 

Aucun des très nombreux commentaires et analyses post-électoraux sérieux ne fait mention de la féminité de la personne responsable de ce raz-de-marée politique historique. Comme l’a fait remarquer le Nikkei Asia, ce scrutin historique n’est que la « traduction d’un populisme typiquement japonais s’appuyant sur les fans de Mme Takaichi ».

 

Une femme puissante mais ennemie de la cause féministe  

 

Bref, la cote de popularité exceptionnellement élevée du gouvernement Takaichi est due au style politique très charismatique et conservateur, « plus masculin que les hommes », de sa cheffe et n’a donc que très peu à voir avec le sexe de Takaichi Sanae. Cette popularité politique contraste avec la tiédeur sociétale qui accueille la percée du plafond de verre institutionnel par une femme au Japon.

 

Ce désintérêt général s’explique par le fait que, farouche défenseuse des valeurs traditionnelles patriarcales, la nouvelle Première ministre ne s’identifie pas comme féministe et n’a jamais montré quelque affinité que ce soit pour la cause féminine. Déjà, avant même que Takaichi Sanae soit officiellement nommée pour former le gouvernement, le correspondant du New York Times à Tokyo s’interrogeait le 19 octobre dernier : « Une femme va diriger le Japon, mais cela sera-t-elle favorable aux femmes ? ».

 

Plutôt qu’à l’amélioration de la condition féminine, la carrière politique de Takaichi Sanae a été consacrée à la défense de ce qu’elle considère comme étant les valeurs fondamentales traditionnelles de la société japonaise. Issue d’une famille de la classe moyenne ultra-conservatrice, elle a toujours défendu ces valeurs fondées sur le système patriarcal. Son ascension dans la hiérarchie politique, aussi exceptionnelle qu’elle soit, ne doit rien à sa féminité ni à la défense des droits féminins. Son ascension a suivi le parcours classique d’un politicien japonais.

 

D’où ses nombreux surnoms d’ "homme politique en jupon” (sukāto o haita seijika), d’ “homme honoraire” (meiyo dansei), de “Dame de fer” (ou « Iron Lady », Tetsu no Onna, sur le modèle de Margaret Thatcher), de “Taliban Takaichi”, etc. Comme le correspondant à Tokyo du New York Times le relevait : « Sanae Takaichi va briser le plafond de verre politique, mais elle semble devoir maintenir les mesures qui ont empêché jusqu’ici l’avancement des conditions pour les femmes. » Interviewé dans la rue par une chaîne de télévision, un anonyme s’est exprimé pour tout le monde : « On n’a pas l’impression d’avoir élu une femme ! »

 

Toujours selon la sociologue Ueno Chizuko, l’ascension de Takaichi Sanae représente un cas typique de « sur-identification » de ces femmes qui briguent une distinction particulière dans la hiérarchie politique masculine en tentant de se comporter plus résolument à droite que leurs collègues mâles, donc plus hostiles que les hommes aux mesures favorisant l’égalité des genres au détriment des droits acquis par les hommes.

 

Dans une interview à l’Asahi Shimbun, Mme Sato Fumika, autre sociologue japonaise spécialisée en études de genre, se montre critique à l’égard de Mme Sanae Takaichi et de son attitude “frivole”, “peu habituelle de la part d’un dirigeant japonais traditionnel”, aux côtés du Président Trump lorsque les deux dirigeants rendaient ensemble visite le 28 octobre 2025 aux centaines de militaires américains à bord du porte-avions USS George Washington amarré dans le port de Yokosuka.

 

Dans une scène qui a fait tiquer nombre de Japonais - et de Japonaises ! -, elle s’est même laissée prendre dans les bras du président américain ! La sociologue s’est dite “écœurée” par ce spectacle jugé humiliant qui démontrait à ses yeux le cas typique d’une femme s'évertuant à flatter les « mâles » dans un système dominé par des hommes tout-puissants. Mme Sato y voit même un reflet en miniature du rapport de subordination que le Japon a toujours entretenu vis-à-vis des États-Unis.

 

De fait, les positions politiques concrètes de Mme Takaichi la placent du côté de la droite conservatrice plutôt que dans une optique féministe. Elle est opposée, par exemple, au mariage homosexuel ; elle est contre le mouvement visant à permettre à une femme (en l’occurrence la Princesse Aiko, fille unique de l’Empereur actuel) à accéder au trône impérial, ceci alors que la famille impériale traverse actuellement une grave crise d’héritiers mâles ; craignant de nuire aux valeurs familiales traditionnelles du Japon, elle rejette la demande grandissante dans la société pour les femmes mariées de pouvoir garder leur nom de jeune fille. Son désintérêt pour la question de l’égalité des chances professionnelles entre hommes et femmes est connu.

 

Au lieu de chercher à améliorer les conditions de travail des femmes, elle professe la vertu de longues heures de travail, quel que soit le sexe. Contre toute attente, le gouvernement Takaichi ne compte que deux femmes sur un total de 19 ministres car la nouvelle Première ministre dit vouloir privilégier la compétence au détriment de la parité.

 

Avec cette hostilité contre tout ce qui menace de remettre en question les valeurs sociales traditionnelles fondées sur la suprématie masculine, faut-il s’étonner que Takaichi Sanae, Première ministre ou non, soit considérée comme « traîtresse » (selon la revue mensuelle Sekai de tendance progressiste) par ceux et celles qui luttent pour l’avancement de l’égalité des genres dans ce pays ?

 

Et on comprend que même si Mme Takaichi est acclamée par une grande majorité de la population en général, cette adoration principalement politique n’est en aucun cas liée au fait que la nouvelle cheffe du gouvernement soit une femme. S’agissant de la faiblesse des réactions sociologiques à l’exploit d’une femme devenue Première ministre, on relèvera aussi l’attitude réservée de l’ensemble des médias.

 

Ayant été critiqués dans le passé pour leurs reportages jugés insensibles et offensants pour les femmes, l’ensemble des médias japonais semble cette fois se garder prudemment de trop commenter l’aspect féminin du succès de Mme Takaichi.

 

Conclusion

 

À voir l’écart entre, d’une part, la cote de popularité élevée que Mme Takaichi obtient depuis son arrivée au pouvoir auprès de l’électorat japonais et, d’autre part, la quasi-indifférence de la société devant l’exploit d’une femme arrivant au sommet du pouvoir, il y a lieu de se demander si, au Japon comme ailleurs dans le monde d’aujourd’hui, la cassure d’un « plafond de verre » équivaut nécessairement à une victoire pour la condition de la femme ou pour l’égalité des genres.

 

[1] La déclaration exacte de Mme Takaichi traduite du japonais : « Si une situation – par exemple la tentative de placer Taïwan complètement sous le contrôle du gouvernement de Pékin, qu'il s'agisse simplement d'un blocus des routes maritimes ou de l'usage de moyens militaires comme des navires de guerre – implique effectivement des moyens militaires, alors, quoi qu’on en dise, je pense que cela pourrait devenir une situation de type « menace à la survie » [pour le Japon] ».

 

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Né en 1947 à Taïwan, CHEN Yo-Jung a grandi au Vietnam et à Hong Kong. Il a fait ses études supérieures au Japon puis a servi pendant 23 années à l’ambassade de France à Tokyo en tant qu’attaché de presse et traducteur interprète. Naturalisé Français en 1981, Chen Yo-Jung est devenu en 1994 fonctionnaire titulaire du Quai d’Orsay. Il a servi en tant que consul adjoint/conseiller de presse dans plusieurs postes diplomatiques et consulaires français, dont à Tokyo, Los Angeles, San Francisco, Singapour et Pékin, avant de prendre sa retraite au Japon en 2012.

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