Entretien Nouveaux Regards avec Clara Chappaz.

Retour sur l’AI Impact Summit de New Delhi

Propos recueillis par la Fondation France-Asie

 

 

Fondation France-Asie : Quels sont, selon vous, les principaux enseignements à tirer de l’AI Impact Summit de New Delhi, en particulier pour la France et pour l’Europe ?

 

 

Clara Chappaz : L’intelligence artificielle est l’enjeu géopolitique de notre génération. Au sommet de New Delhi, organisé par l’Inde dans le prolongement direct du sommet de Paris que nous avions co-présidé, cette conviction a cessé d’être un sujet de débat pour devenir un constat partagé. Un rapport de force mondial oppose une poignée d’États et d’entreprises qui détiennent les clés de cette technologie au reste du monde.

 

 

La question que New Delhi a posée est précise : qui écrira les règles de l’IA qui oriente déjà l’accès à l’information, structure nos services publics, façonne les comportements de nos enfants en ligne ?

 

 

La France et l’Inde ont obtenu un résultat concret : treize développeurs de modèles de premier plan se sont engagés à publier des données sur l’utilisation réelle de leurs systèmes et à tester leurs modèles sur les langues sous-représentées. Des États qui agissent de concert peuvent orienter les acteurs privés.

 

 

Dans quelle mesure ce sommet a-t-il permis de faire émerger une vision plus concrète et plus opérationnelle de la coopération internationale en matière d’intelligence artificielle ?

 

 

New Delhi a fait bouger les lignes sur trois fronts.

 

 

Sur les capacités : un centre franco-indien de recherche en santé et IA a ouvert à l’AIIMS de Delhi, dans le cadre de l’Année franco-indienne de l’Innovation. Des chercheurs des deux pays travaillent ensemble sur des projets concrets, avec des infrastructures réelles.

 

 

Sur la transparence : les grandes plateformes se sont engagées à documenter leurs données d’entraînement et à prendre en compte le multilinguisme. Un utilisateur en hindi ou en français doit pouvoir faire confiance à un modèle testé dans sa langue.

 

 

Sur la protection des mineurs : la France et l’Inde convergent sur la régulation des systèmes de recommandation ciblant les adolescents. La France porte ce combat dans chacun de ses déplacements en Asie et le portera au G7 d’Évian en juin. Nous avons également lancé un appel à contribution international à destination des scientifiques de tous les pays concernant la protection des mineurs à l’heure de l’IA.

 

 

Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de la coopération franco-indienne en matière d’intelligence artificielle ?

 

 

La relation franco-indienne a été élevée au rang de partenariat stratégique global spécial. Aucun autre pays occidental n’a noué avec l’Inde une coopération aussi stratégique. Ce résultat vient d’une coopération tenue dans la durée. L’IA est au cœur de ce partenariat, lui-même ancré dans une conviction partagée : l’indépendance technologique conditionne la souveraineté.

 

 

À Delhi, plus de 200 universités et instituts de recherche des deux pays se sont réunis et une vingtaine d’universités ont signé des accords de partenariats. Un centre d’excellence conjoint en IA pour la santé a ouvert. Ce sont les briques d’une architecture commune.

 

 

L’Inde apporte l’excellence de ses talents numériques et la légitimité d’un marché de 1,4 milliard de personnes. La France apporte l’exigence académique et son énergie décarbonée. Les deux pays partagent une vision commune de la technologie au service du citoyen.

 

 

Quels atouts spécifiques la France et l’Inde peuvent-elles mettre en commun pour bâtir une coopération ambitieuse, notamment en matière de recherche, d’innovation, de talents, de régulation et de déploiement à grande échelle ?

 

 

La France dispose d’atouts en matière de recherche fondamentale d’excellence en IA et en quantique, portée par le CNRS, l’Inria, le CEA. L’Inde possède un écosystème d’ingénieurs d’une profondeur sans équivalent et une capacité de déploiement à l’échelle d’un continent. Ensemble, nous couvrons toute la chaîne de valeur, de la recherche à l’application.

 

 

Un exemple concret : Current AI, l’initiative lancée au Sommet de Paris pour développer des modèles d’IA adaptés aux langues et cultures sous-représentées. L’Inde, avec sa diversité linguistique exceptionnelle, est un partenaire naturel de cette démarche.

 

 

Comment analysez-vous le positionnement de la France dans la course mondiale au leadership technologique, en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle ?

 

 

La France est la première destination européenne des investissements étrangers pour la septième année consécutive. Dans l’IA spécifiquement, elle concentre le plus grand nombre de startups IA en Europe, plus de 1 000 entreprises, avec des levées de fonds record. Mistral AI est valorisée à plus de 11 milliards d’euros. La France accueille des clusters d’IA de rang mondial, notamment en Île-de-France, à Grenoble et à Toulouse.

 

 

Ce positionnement est le résultat direct de la politique portée par le Président de la République depuis 2018, avec la première stratégie nationale pour l’IA, puis le plan France 2030 et le Sommet de Paris. Chaque étape a renforcé la dynamique : énergie décarbonée, infrastructure de recherche, cadre réglementaire lisible, attractivité des talents.

 

 

Et c’est notre diplomatie qui nous permet de rayonner et de rallier nos partenaires. Le Sommet pour l’action sur l’IA de Paris a généré 109 milliards d’euros d’engagements. Choose France 2026 confirme cette dynamique avec des investissements massifs dans les infrastructures IA sur le sol français.

 

 

Alors que certains pays européens semblent réduire ou ralentir leurs investissements en recherche et développement, comment la France peut-elle préserver et renforcer son avantage compétitif ?

 

En investissant massivement pour structurer notre souveraineté technologique. L'Europe affirme aujourd'hui la nécessité de maîtriser ses infrastructures. Sur l’intelligence artificielle et le quantique, la France mobilise toutes ses forces pour bâtir des filières compétitives et durables.

 

 

Le Président de la République vient d’annoncer 1,55 milliard d’euros supplémentaires pour le quantique et les semi-conducteurs. Un consortium de 28 entreprises françaises a dévoilé un projet de giga-usine d’IA de plus de 10 milliards d’euros. À Choose France, Softbank annonce 75 milliards d’euros d’investissement dans les Hauts-de-France. Schneider Electric construit une usine à Dunkerque, Foxconn et Bull signent un partenariat sur les puces à Angers. Chaque investissement étranger entraîne un acteur français.

 

 

La stratégie est assumée : l'investissement public lance la dynamique, les capitaux privés l'amplifient. Cette synergie se démontre à chaque édition de Choose France. L'enjeu se porte désormais à l'échelle du continent : achever l'union du marché européen des capitaux pour garantir à nos entreprises les financements nécessaires à leur passage à l'échelle.

 

 

Quels leviers vous paraissent prioritaires pour faire de la France non seulement un pays d’excellence scientifique, mais aussi un pays capable de transformer cette excellence en champions industriels et technologiques ?

 

 

Le financement d’abord. Nos startups doivent pouvoir se financer en Europe à toutes les étapes de leur croissance. Trop de pépites françaises partent lever des fonds aux États-Unis ou en Asie faute de trouver les montants nécessaires ici.

 

 

La commande publique ensuite. Quand des administrations européennes choisissent des solutions d’entreprises européennes pour des fonctions critiques, elles envoient un signal au marché et crédibilisent la filière.

 

 

La simplification enfin. Nos entreprises ont besoin de pouvoir grandir vite. Réduction des délais d’autorisation, accès facilité au foncier pour les data centers et les usines, fast-track énergétique. À Choose France, les investisseurs étrangers nous le confirment : la France a les fondamentaux, la simplification administrative est ce qui fait la différence au moment de choisir entre deux pays.

 

 

Au-delà de l’Inde, comment envisagez-vous la coopération de la France avec les grands pays d’Asie — Japon, Chine, Corée — dans les domaines de l’intelligence artificielle et du numérique ?

 

 

La conviction qui guide notre diplomatie numérique : à plusieurs, nous sommes moins dépendants d’une poignée d’acteurs. Et moins dépendants veut dire moins vulnérables.

 

 

Le Japon est notre plus ancien partenaire scientifique en Asie. Le CNRS et l’Université de Tokyo partagent un laboratoire commun depuis des décennies. Lors de la visite d’État du Président de la République en mars 2026, la relation a franchi un cap avec une déclaration bilatérale sur l’IA et des accords industriels directs entre nos startups et les grands groupes japonais.

 

 

La Corée du Sud a adopté avec la France un partenariat stratégique global en avril 2026. La Corée porte une capacité industrielle d’exécution exceptionnelle, la France une recherche fondamentale de pointe. Le forum de la Federation of Korean Industries a montré ce que cette complémentarité peut donner, notamment en quantique photonique.

 

 

Avec la Chine, le dialogue est nécessaire et exigeant. La Chine est à la fois partenaire et compétiteur sur l’IA. Nos échanges portent sur les standards techniques, la sécurité des systèmes, la gouvernance des modèles. La France protège ses actifs critiques et reste lucide sur les rapports de force. Le dialogue se poursuit parce que les enjeux de l’IA, du climat au désarmement numérique, exigent que toutes les puissances soient à la table.

 

 

La France peut-elle jouer un rôle de trait d’union entre l’Europe et l’Asie pour promouvoir une intelligence artificielle à la fois innovante, souveraine, ouverte et responsable ?

 

 

La France mène une action diplomatique intense et de haut niveau sur les sujets numériques et l'IA. Les déplacements de ces derniers mois au Japon, en Corée du Sud et en Inde en sont la traduction directe : notre objectif est de construire des partenariats industriels concrets sur le terrain.

 

 

Face au huis clos technologique sino-américain, nous construisons une troisième voie avec nos partenaires asiatiques et internationaux. Un modèle d’alliances ouvertes, fondé sur la réciprocité et la souveraineté partagée.

 

 

Pour y parvenir, la stratégie française s'appuie sur trois leviers complémentaires : une vision politique, un cadre normatif, et des accords industriels concrets pour la traduire en actes.

 

 

Vous avez accompagné la délégation présidentielle au Japon et en Corée. Quels exemples concrets de coopération bilatérale en matière d’IA ou de numérique pouvez-vous partager à la suite de ces déplacements ?

 

 

Au Japon, le LIMMS, le laboratoire franco-japonais du CNRS à Tokyo, démontre ce que la recherche produit quand on lui donne du temps et de la confiance : le chiffrement d’un message par ADN synthétique entre Paris et Tokyo, une première mondiale. Alain Aspect était présent. Ce moment résume à lui seul trente ans de travail conjoint.

 

 

Sur le plan industriel, Mistral AI a signé avec NTT Data pour le déploiement de ses modèles au Japon. Current AI, l’initiative née au Sommet de Paris, a conclu un accord avec Sakana AI. Exotrail s’est allié à Astroscale dans la logistique spatiale. En une visite d’État, trois accords qui lient directement nos écosystèmes.

 

 

En Corée, la session deeptech du forum de la FKI a réuni les dirigeants de Quandela et Pasqal face à leurs homologues coréens du quantique. L’échange était franc, technique, opérationnel. Quandela ouvre un hub de recherche en quantique photonique au KAIST. Douze accords signés au total, de l'IA aux semi-conducteurs.

 

 

Plus largement, comment voyez-vous évoluer la diplomatie française du numérique dans les prochaines années, notamment vis-à-vis des grandes puissances technologiques asiatiques ?

 

 

La diplomatie numérique s'impose aujourd'hui comme un pilier de l’action extérieure de la France, au même titre que la diplomatie économique ou climatique. L'intelligence artificielle redessine l'ensemble des équilibres mondiaux.

 

 

L’Asie concentre la puissance industrielle, les talents et les marchés qui façonneront l’IA de demain. Avec chaque partenaire asiatique, notre approche consiste à diversifier nos alliances pour bâtir ensemble, en déployant nos chercheurs et nos entreprises sur le terrain.

 

 

Dans les prochaines années, cette diplomatie va monter en puissance en menant deux combats de front.

 

 

D'abord, l'exigence démocratique. La protection des mineurs et la lutte contre la désinformation à l’ère de l’IA générative sont des urgences absolues. Ces enjeux dépassent les frontières. Nous devons construire ces cadres de protection avec nos partenaires asiatiques dès maintenant.

 

 

Ensuite, l'industrie. L'enjeu est de structurer des corridors d’innovation permanents entre la France et l’Asie, pour que les accords signés lors des visites d’État se transforment en projets industriels durables et souverains.

 

 

Être une puissance technologique exige de choisir lucidement ses dépendances et d'investir dans des alliances qui nous renforcent. La France bâtit cette voie chaque semaine avec ses partenaires.

 

 

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Clara Chappaz est Ambassadrice de France pour le numérique et l'intelligence artificielle depuis décembre 2025,
rattachée au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères. Elle a exercé les fonctions de Ministre déléguée puis
de Secrétaire d'État chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique au sein des gouvernements Bayrou et
Barnier, entre septembre 2024 et septembre 2025. C'est la première fois que l'intelligence artificielle figurait dans
l'intitulé d'un portefeuille ministériel en France.

 

Clara Chappaz a dirigé la Mission French Tech de 2021 à 2024, accompagnant la croissance et l'internationalisation
de l'écosystème des startups françaises. Elle y a élaboré un Pacte Parité signé par plus de 700 startups.
Son parcours s'est construit dans l'univers des startups technologiques à l'international : Chief Business Officer de
Vestiaire Collective, direction de l'expansion internationale de Lyst (soutenu par LVMH) à Londres, postes de direction
chez Zalora en Asie du Sud-Est. Pendant son MBA à Harvard, elle a cofondé Lullaby, marketplace dédiée aux produits
d'occasion pour enfants. Elle est diplômée de l'ESSEC Business School, titulaire d'un MBA de la Harvard Business
School et auditrice de l'IHEDN

 

 

La présente publication exprime les points de vue et opinions des auteurs individuels. En notre qualité de plateforme dédiée au partage d'informations et d'idées, notre objectif est de mettre en avant une pluralité de perspectives. Ainsi, il convient de ne pas interpréter les opinions exprimées ici comme étant celles de la Fondation France-Asie ou de ses affiliés.

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