Entretien Nouveaux Regards avec Emmanuel Lincot

De l’histoire aux tensions actuelles: Chine-Inde, La guerre des mondes. 

Propos recueillis par Jean-Raphaël Peytregnet

 

Jean-Raphaël Peytregnet : Vous venez de publier un ouvrage de réflexion mettant en relation ou en parallèle la Chine et l’Inde, dans les relations qu’entretiennent entre elles en s’accordant ou en s’opposant ces deux grandes puissances en Asie. D’abord, pourquoi ce sous-titre « La guerre des mondes » ?

 

Vous êtes-vous inspiré du célèbre roman de science-fiction écrit par H.G. Wells décrivant un monde qui subirait l’attaque de puissances technologiquement supérieures, incarnant un nouvel impérialisme (je pense en particulier à la Chine), possible source d’inquiétudes pour l’Occident ? Ce sous-titre fait également penser à un conflit entre civilisations, entre cultures et identités profondes (ici chinoise vs indienne), pour reprendre la thèse du professeur américain Samuel P. Huntington (1927-2008).  

 

Emmanuel Lincot : C'est mon éditeur Jean-François Colosimo qui a choisi ce titre. Il est heureux, je crois et si l’on pense en effet à Wells ou à Huntington, c’est qu’il entre en résonance avec des préoccupations très actuelles. La dérive autoritaire du gouvernement indien en est une. Celle de la Chine est davantage connue. En revanche, voir une guerre entre deux civilisations n’est pas dans l’intention du livre. Car dans les faits, n’était le bouddhisme qui a pour partie structuré les échanges entre l’Inde et la Chine,

 

les élites des deux pays étaient plutôt indifférentes à leur trajectoire respective. Seuls Liang Shuming [1] ou Rabindranath Tagore (1861-1941) portent un intérêt sincère, l’un au bouddhisme et à ses origines comme religion de salut pour la Chine, l’autre depuis Calcutta où il devient après avoir reçu le Nobel en 1913 l’une des grandes figures du panasiatisme.

 

Sur le plan politique puis stratégique, ce n'est que beaucoup plus tard que les deux pays vont être amenés à mieux se connaître.

 

D’une part parce que l’invasion chinoise du Tibet en fait un voisin de l’Inde contre laquelle elle porte le fer en 1962 et en arrachant le territoire de l’Aksai Chin que New Delhi revendique aujourd’hui encore. D’autre part en raison des convictions idéologiques que les deux États partagent [2]. Que ce soit vis-à-vis du Tiers-Monde dont ils se disputent le leadership ou par rapport à leur fascination commune pour la Russie.

 

Elle reste la référence matricielle pour l’une et l‘autre de ces puissances dans le domaine de leur partenariat lié à l’armement. L’une des thèses de ce livre est de dire que l’écart, démographique notamment, va se creuser entre les deux pays et que leurs rivalités vont croître.

 

Déterminisme géographique oblige : ils ne partagent pas la même vision du monde.

 

En dépit de cet écart, nombre de lieux de mémoire les renvoient à une histoire commune. Et c’est cette histoire que j’ai rapportée sachant qu’aussi curieux que cela puisse paraître, il n’existait pas de livre qui lie à la fois les aspects géopolitiques et culturels sur les relations entre les deux pays.

 

C’est désormais chose faite et nous pouvons dire que cet ouvrage forme une trilogie avec successivement Chine et Terres d’islam : un millénaire de géopolitique, et Le très grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale [3]. Ces réalités géographiques, leur comparaison et leurs enjeux sont le plus souvent ignorés en Europe. Elles engagent pourtant notre avenir.

 

Dans le premier chapitre de votre livre, Mythologies politiques, enjeux culturels et patrimoniaux, il ressort très clairement, ce que j’avais moi-même observé, que l’Inde notamment au travers du bouddhisme a fortement influencé la Chine sur le plan des idées, alors qu’inversement il semble que cela ne soit pas le cas, sinon au niveau matériel, via les Routes de la soie, quoique les royaumes indiens de l’époque savaient déjà fabriquer de la soie végétale. Avez-vous vous-même été amené à ce constat ? Et si oui, comment l’expliquez-vous ?

 

Il existe clairement une asymétrie dans les perceptions sino-indiennes. L’héritage spirituel indien a eu une influence beaucoup plus importante envers la Chine que l’inverse. Et ce depuis l’époque Han (206 avant J.C. - après J.C.), qui est aussi celle du grand penseur Nāgārjuna (vers IIème - IIIème siècle) sur la vacuité des choses, jusqu’à la fin de la dynastie Tang (618-907).

 

Cette longue période forme une épistémè où la référence indienne pour la Chine devient à la fois source d’inspiration et de rejet. La réaction confucéenne sous la dynastie Song (Xème siècle), suivie des invasions turco-musulmanes parties de l’Asie centrale, marginalise tant en Inde qu’en Chine le bouddhisme. Pour autant, le souvenir des grandes figures qui avaient contribué à sa propagation (ex. Bodhidharma / Damo, Xuanzang) demeure.

 

Le bouddhisme connaîtra enfin un nouveau souffle au contact du Tibet et par le truchement des empires mongol puis mandchou qui y verront un élément fédérateur dans la consolidation de leur emprise impériale.

 

Découle en retour un prestige attribué à la civilisation indienne, une antériorité même que lui reconnaît l’historiographie chinoise jusqu’au début du XXème siècle. Il faut dire que celle-ci est largement inspirée des présupposés orientalistes européens du moment. Ils confèrent à l’Inde un statut plus éminent que celui alors attribué à la Chine.

 

La découverte du site d’Anyang [4] il y a désormais un siècle dans la province du Henan, de ses premières écritures, permettra à la Chine de rehausser son propre prestige, et de gagner en profondeur chronologique. Comme l’a montré dans ses cours au Collège de France Anne Cheng, cette course à la plus ancienne chronologie civilisationnelle est l’obsession de la Chine et de son régime.

 

Pour autant, et vous avez raison, l’influence culturelle de la Chine en Inde semble s’être arrêtée à l’obstacle himalayen. En revanche, les interactions entre la Chine et sa périphérie sont avérées dans les régions que les géographes appellent « l’Inde extérieure », c’est-à-dire la péninsule indochinoise avec laquelle les échanges maritimes furent nombreux.

 

Les rapports tributaires entre les royaumes indochinois et l’empire chinois expliquent aussi la perdurance de ces rapports sur le temps long.

 

Vous expliquez très bien et avec moult détails, aussi bien sur le plan culturel, historique que géopolitique, dans Chine-Inde – La guerre des Mondes, cette rivalité entre ces deux continents peuplés tous deux de plus d’un milliard d’habitants. Cette méfiance réciproque qu’ils entretiennent se nourrit notamment de la guerre sino-indienne de 1962, des différends territoriaux toujours à ce jour non réglés (Aksai Chin, Arunachal Pradesh) et d’une frontière qui n’est toujours pas clairement définie (la ligne de contrôle effectif). Pensez-vous dans votre réflexion qui vous a amené à écrire ce livre que Pékin et New Delhi parviendront un jour à dépasser ce conflit fondateur aux multiples causes à ce jour non résolu ? Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste à ce sujet ?

 

Les armes peuvent parler. Elles ont déjà parlé dans des accrochages somme toute limités. Au Doklam, au Ladakh… Mais il existe un passif qui présage du pire pour l’avenir, et que vous rappelez fort justement : c’est le contentieux frontalier d’une part, la revendication par la Chine de l’Arunachal Pradesh de l’autre, les litiges liés à la question de la maîtrise des fleuves, le Brahmapoutre notamment que les autorités chinoises souhaitent détourner de son cours, la question, loin d’être anecdotique, de la succession de l’actuel Dalaï-lama réfugié depuis 1959 sur le sol indien et enfin des projets de connexion transcontinentaux opposés voire concurrents (Belt and Road Initiative, BRI, d’un côté, India Middle East European Corridor, de l’autre) qui se doublent de rapports stratégiques foncièrement antinomiques.

 

On pense à l’Indo-Pacifique ou à la commande d’une centaine d’avions de chasse français Rafale par l’Inde sans oublier la rivalité historique qui l’oppose à l’un des plus proches partenaires régionaux de la Chine, le Pakistan. Donc, pour résumer, les relations économiques vont se développer (ne serait-ce parce que le marché indien ne peut laisser indifférents les entrepreneurs chinois), chacune de ces puissances tentera de rappeler son opposition idéologique à l’Occident, par le biais des BRICS ou de l’Organisation de Coopération de Shanghai, mais leurs rivalités sont systémiques et des luttes d’influence commencent à s’exercer en Asie centrale ou au Cachemire par belligérants interposés, avec un net avantage pour l’Inde comparé à la Chine.

 

C’est une puissance désenclavée par son accès à l’océan et que les Européens espèrent utiliser comme contrepoids à la Chine. La conjoncture lui est donc favorable. Son heure est venue et ce n’est sans doute pas une bonne nouvelle pour Pékin.

 

Ainsi que vous le mentionnez, Chine et Inde sont toutes deux membres des BRICS, coopèrent sur certains sujets (commerce, climat, par exemple), mais sont aussi en compétition s’agissant de leur influence respective en Asie et du leadership du « Sud global », en particulier. La montée en puissance de ces deux géants asiatiques peut-elle être pacifique selon vous, ou les amènera-t-elle inéluctablement, faute de place et d’intérêts opposés dans cet espace géostratégique vital pour eux-mêmes comme pour l’Occident, à s’affronter dans un conflit meurtrier ?

 

Dans la continuité de ce qui vient d’être dit, l’intensification des échanges économiques, l’adhésion des deux puissances aux mêmes architectures multilatérales ne peuvent suffire à apaiser les tensions. Paradoxalement, la proximité que chacune entretient avec Moscou doit nous faire penser que dans cette tri-latéralité, la Russie a un rôle d’équilibre entre Pékin et New Delhi beaucoup plus crédible et ancien que ne l’ont Bruxelles ou Washington. Est-ce que Moscou en a toutefois les moyens ?

 

De moins en moins il est vrai. Pour éviter le pire, il faut qu’un tiers puisse peser. Nous ne le voyons pas émerger encore à ce jour. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la région nodale de la confrontation sino-indienne actuelle et à venir est le Tibet et plus largement, l’Himalaya, véritable « nouvelle Asie centrale » comme je la qualifie dans l’ouvrage.

 

On peut aussi y voir déjà un affrontement géostratégique indirect, avec la Chine qui développe des nouvelles routes de la soie que l’Inde peut considérer comme une sorte d’encerclement stratégique (cf. la stratégie du « collier de perles »), mais aussi une rivalité affichée de part et d’autre dans l’Océan indien et en Asie du Sud. De ce point de vue, peut-on parler d’une « guerre froide asiatique » que se livreraient actuellement Pékin et New Delhi ?

 

Il est clair que du point de vue indien, la Chine est une menace structurelle. 1962 et la défaite indienne face à la Chine reste dans les mémoires. D’une manière plus tangible, la menace chinoise est ressentie comme telle au nord (Tibet), à l’ouest (Pakistan), à l’est (Birmanie, Bangladesh), au sud (Sri Lanka)… Autant de relais pour la puissance chinoise qui conforte New Delhi dans un sentiment d’encerclement.

 

Pour l’heure, l’Inde cultive ce multi-alignement dont elle fait grand cas pour se démarquer des puissances occidentales et ne pas s’aliéner ainsi le Sud global. Mais pour combien de temps encore ? L’Inde va être confrontée à des choix cornéliens. Peut-on penser qu’elle puisse jouer les cartes russe et européenne en même temps sans se voir confrontée à des contradictions ?

 

Deux visions du monde incompatibles opposent-elles ces deux grandes puissances asiatiques, si l’on prend en compte leurs modèles politiques, autoritaire centralisé pour la Chine, démocratique pluraliste pour l’Inde ? En d’autres termes, leurs différences culturelles et surtout politiques rendent-elles entre ces deux pays le choc inévitable ?

 

Vous avez raison de souligner la différence entre la nature des systèmes politiques qui les oppose.

 

Ce que l’on appelle plus généralement la question des valeurs et ce que j’appellerais la représentation de chacune de leur culture. La diversité est au cœur des représentations indiennes. Au reste, les Européens ne s’y sont pas trompés. Ils parleront longtemps « des Indes » tandis qu’ils conjugueront définitivement « la Chine » au singulier.

 

Pour autant, l’un et l’autre de ces pays partagent une culture impériale. Elle explique bien des choses dans les revendications irrédentistes de leurs dirigeants. Chacune de ces civilisations aspire par ailleurs à devenir un État-nation soit par une sinisation de ses marges pour l’une soit par l’élaboration d’une démocratie ethnique et religieuse ainsi que la définit le politologue et indianiste Christophe Jaffrelot, pour l’autre.

 

On observe, comme vous le relevez vous-même, des tentatives de diversification de la part de l’Inde, (comme c’est le cas d’autres pays) face à la dépendance chinoise, notamment en direction des États-Unis et de l’Union européenne. Le commerce entre Pékin et New Delhi est important mais déséquilibré avec un déficit commercial indien supérieur à 100 milliards de dollars. Il existe par ailleurs entre les deux une méfiance technologique croissante. Diriez-vous que la mondialisation rapproche ou oppose ces deux puissances planétaires ? Pouvez-vous illustrer votre réponse à l’aide d’exemples concrets ?

 

La diversification des partenaires pour l’Inde s’est accélérée à partir de 1991 et la chute de l’URSS. Dans ce contexte, elle opte pour la Look East policy à destination des pays de l’ASEAN puis en 2014 à l’instigation de Narendra Modi son pendant, la Look West policy. Elle est alors amenée à rencontrer le concurrent chinois. Le cas de l’Iran est à ce sujet particulièrement significatif. Convoité tant par la Chine que l’Inde pour ses ressources pétrolières, l’Iran est une pièce maîtresse majeure de la Chine dans son dispositif de la Belt and Road Initiative – BRI – comme il l’est pour l’Inde dans la survie de son projet North South International Corridor qui relie l’Inde à la Russie via l’Iran. Notons par ailleurs que l’Inde est l’un des rares États du monde à ne pas avoir adhéré au projet Belt and Road Initiative - BRI – en prenant des mesures phares telles que l’interdiction de TikTok sur son territoire.

 

Cette méfiance à l’égard de la Chine va de pair pour l’Inde avec une compétition acharnée dans le domaine de l’aérospatial. L’Inde et l’Union européenne ont par ailleurs signé, on le sait, un traité de libre-échange et confirment la volonté de leur rapprochement.

 

Avec les États-Unis, le rapprochement est beaucoup moins évident. Il y a chez les militaires et les diplomates indiens notamment une très nette méfiance à l’encontre de Washington qui n’est pas à leurs yeux un partenaire fiable. Rappelons que les États-Unis ont dans le contexte de la guerre froide privilégié le Pakistan contre l’Inde, partenaire de l’ex-Union soviétique. Les récentes admonestations de Donald Trump menaçant les importations indiennes de 50 % de taxes ont renforcé cette méfiance. Comme l’écrivait si bien Héraclite, « l’opposé coopère ». Autrement dit, ces rapports de force constituent une chance pour les Européens.

 

Enfin, dernière question qui m’apparaît centrale : selon vous, la Chine et l’Inde seront-elles amenées à coopérer comme deux piliers du monde multipolaire ou bien à s’affronter durablement dans une course pour la domination de l’espace asiatique ?

 

Nous ne prenons pas le chemin d’une coopération. Un exemple révélateur en cela est la lutte contre le réchauffement climatique et la fonte des glaciers dans l'Himalaya. Des millions de personnes vont être touchées par ces bouleversements. Pourtant ni New Delhi ni Pékin ne donnent des signes d’une velléité de coopération. Autant la Chine se donne réellement les moyens pour accéder à une réelle éco-durabilité, autant l’Inde ne se préoccupe pas des questions environnementales ou de la pollution.

 

D’un point de vue théorique, l’une comme l’autre de ces puissances considèrent que le système international actuel n’est plus représentatif de l’émergence de pays qui en 1945 ne pesaient guère il est vrai, tout simplement parce qu’ils étaient encore régis par des puissances coloniales. Pékin et New Delhi sont par ailleurs sensibles à la dédollarisation du système économique mondial. Ainsi, l’Inde achète des hydrocarbures russes en roupies tandis que la Chine achète son pétrole iranien ou son soja brésilien en yuan. Qu’est-ce à dire ? Chacune de ces puissances ne cesse de rappeler l’affirmation de sa souveraineté. La mondialisation continuera d’exister mais en silos et d’une manière plus fragmentée. En somme, en Asie, et entre ces deux puissances, il n’existera qu’un seul lit pour deux rêves…

 

[1] Liang Shuming (1893-1968) fut un philosophe néo-confucéen (incorporant la pensée bouddhiste), éducateur et réformateur social chinois du XXe siècle. Figure majeure du renouveau confucéen, il chercha à démontrer la pertinence de la tradition chinoise face aux bouleversements politiques et culturels de la Chine moderne.

 

 

[2] Éditions PUF, 2021, 348 pages.

 

 

[3] Éditions du Cerf, 2025, 275 pages.

 

 

[4] Site de l’une des dernières capitales de la dynastie pré-impériale Shang (vers 1300-1046 avant J.C.

 

 

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Professeur à l’Institut Catholique de Paris et sinologue, Emmanuel Lincot est aussi directeur de recherche à l’Iris. Il conseille les plus hautes instances de l’État et organise des voyages d’études à caractère géopolitique et culturel dans ces régions.

 

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