
Par Jean-Raphaël Peytregnet
Les terres rares et l’Asie : une géopolitique des ressources critiques
Les terres rares occupent aujourd’hui une place centrale dans l’économie mondiale, au croisement des transitions énergétiques, numériques et militaires.
Derrière leur nom trompeur - ces éléments ne sont pas toujours rares au sens géologique mais plutôt « critiques » pour l’économie des pays - se cache un groupe de métaux aux propriétés chimiques essentielles pour des technologies de pointe : aimants permanents, batteries, écrans, radars ou encore équipements militaires. Dans cette économie stratégique, l’Asie s’impose comme le cœur du système mondial, tant par ses ressources que par sa maîtrise industrielle.
La domination chinoise dans les terres rares constitue l’un des faits géopolitiques majeurs du début du XXIe siècle. Elle représente environ 60 à 70 % de la production mondiale de terres rares et surtout près de 85 à 90 % des capacités de raffinage et de séparation chimique.
Depuis les années 1990, Pékin a en effet progressivement construit une position quasi hégémonique, non seulement dans l’extraction mais surtout dans les étapes cruciales du raffinage et de la transformation.
D’autres pays asiatiques jouent des rôles complémentaires, moins visibles mais qui restent essentiels. Ainsi la Birmanie (Myanmar) est devenue un fournisseur clé de terres rares lourdes (dysprosium, terbium, notamment) - les plus recherchées, indispensables à la fabrication d’aimants haute performance. Les gisements situés dans le nord du pays, notamment dans l’État Kachin, alimentent directement l’industrie chinoise.
Cette relation illustre une forme de dépendance asymétrique : le Myanmar fournit la matière première brute, tandis que la Chine en assure la transformation et capte l’essentiel de la valeur. Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans le contexte politique instable que connaît la Birmanie, marqué par des conflits internes inter-ethniques et une gouvernance fragile, ce qui soulève des enjeux environnementaux et éthiques majeurs.
La Malaisie occupe, quant à elle, une position intermédiaire dans la chaîne de valeur. Elle ne dispose pas de ressources minières significatives, mais elle abrite des infrastructures industrielles stratégiques, notamment l’usine de la société Lynas à Kuantan.
Ce site est l’un des rares en dehors de la Chine capable de traiter des terres rares à grande échelle. Il illustre les tentatives de diversification de la chaîne d’approvisionnement mondiale, soutenues par des pays comme l’Australie, le Japon ou les États-Unis.
Toutefois, cette activité suscite des controverses locales, notamment en raison des déchets radioactifs générés par le traitement de certains minerais. La Malaisie se trouve ainsi au cœur d’un dilemme classique qui est de tirer parti d’une opportunité industrielle stratégique tout en répondant aux préoccupations environnementales et sociétales.
Le Japon occupe, pour sa part, une position particulière parce qu’engagé dans une stratégie de réduction de dépendance, combinant diversification des importations, recyclage avancé et innovation technologique.
Depuis les tensions d’approvisionnement de 2010 avec la Chine, Tokyo a réduit sa vulnérabilité en diversifiant ses sources d’approvisionnement (Australie), en investissant dans le recyclage, en développant des stocks stratégiques et en soutenant des partenariats alternatifs, notamment avec Canberra.
L’Inde représente un autre cas intéressant. Le pays dispose de ressources significatives, principalement sous forme de sables monazitiques (cérium, lanthane, néodyme, thorium) le long de ses côtes. Cependant, son exploitation reste limitée par des contraintes réglementaires et technologiques. New Delhi cherche aujourd’hui à développer une filière nationale complète, en s’appuyant sur des partenariats avec des acteurs internationaux tels que les États-Unis, le Japon ou l’Australie.
Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de renforcer son autonomie stratégique et de s’insérer dans des chaînes de valeur alternatives à celles dominées par la Chine. Néanmoins, les défis restent nombreux, notamment en matière de capacités industrielles et de compétitivité.
Au-delà de ces exemples, l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale présentent un potentiel encore largement sous-exploité. Des pays comme le Vietnam ou le Kazakhstan disposent de ressources prometteuses, mais leur développement est freiné par des contraintes techniques, financières, politiques et environnementales.
L’Indonésie possède des gisements de terres rares prometteurs, ainsi que d'autres minerais stratégiques comme le tungstène, le tantale et l'antimoine. Une partie du potentiel indonésien provient aussi des résidus de traitement du nickel (premier producteur mondial) et de l’étain, qui contiennent de faibles quantités de terres rares récupérables.
La centralité de l’Asie dans les terres rares s’explique également par la géographie de la demande. Le continent asiatique est un pôle majeur de production industrielle, notamment dans les secteurs de l’électronique, de l’automobile et des énergies renouvelables.
La fabrication d’aimants permanents, qui constitue l’un des principaux débouchés des terres dites rares, est largement concentrée en Chine, au Japon et en Corée du Sud. Cette proximité entre production de matières premières, transformation industrielle et demande finale renforce l’intégration régionale et confère à l’Asie un avantage compétitif durable.
Les terres rares sont ainsi devenues un instrument de puissance. La Chine n’a pas hésité à utiliser sa position dominante comme levier diplomatique, notamment lors de tensions commerciales avec le Japon ou les États-Unis.
Cette dimension géopolitique a conduit les puissances occidentales à prendre conscience de leur vulnérabilité et à lancer des initiatives pour sécuriser leurs approvisionnements [1]. Cependant, la reconstitution de chaînes de valeur alternatives s’annonce longue et coûteuse, car elle nécessite de recréer des capacités minières, chimiques et industrielles très complexes.
Par ailleurs, les enjeux environnementaux liés à l’exploitation des terres rares sont particulièrement prégnants en Asie. Les procédés d’extraction et de raffinage sont souvent polluants, générant des déchets toxiques et radioactifs. Dans certains pays, la faiblesse des régulations ou leur application incomplète a conduit à des dégradations importantes des écosystèmes. Cette situation alimente des tensions locales et pourrait, à terme, remettre en cause la soutenabilité de certains modèles de production.
Enfin, l’avenir des terres rares en Asie dépendra de plusieurs facteurs clés : l’évolution de la demande mondiale, les progrès technologiques (notamment en matière de recyclage et de substitution), et les dynamiques géopolitiques.
Si la Chine devrait conserver une position dominante à moyen terme, la montée en puissance d’acteurs alternatifs (Australie, États-Unis, Canada, Brésil et Vietnam, notamment) et la diversification des chaînes d’approvisionnement pourraient progressivement rééquilibrer le système. Ainsi, le paysage des terres rares ne se résume plus à une opposition binaire entre l’Asie et l’Occident.
Il s’agit plutôt d’un système hiérarchisé : une Chine dominante au centre, une Asie industrielle structurée et diversifiée, et un ensemble de puissances occidentales et intermédiaires (États-Unis, Europe, Inde, Corée du Sud) engagées dans des stratégies de réduction de dépendance plus ou moins avancées. Ce système reste profondément asymétrique, mais il est désormais en recomposition progressive, sous l’effet combiné de la transition énergétique et des tensions géopolitiques mondiales.
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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis enfin Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).
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