
Présentation par Jean-Raphaël Peytregnet
Xu Chenggang (né en 1957) est un économiste politique chinois dont les travaux portent sur la transition chinoise vers l’économie de marché et les institutions du capitalisme d’État. Il a longtemps enseigné à la Hong Kong University of Science and Technology et est aujourd’hui affilié au Stanford Center on China’s Economy and Institutions. Son travail s’inscrit dans l’économie institutionnelle et la politique comparée. Son œuvre principale porte sur la manière dont la Chine a réussi ses réformes économiques sans démocratisation politique, en analysant le rôle des gouvernements locaux, la décentralisation et les incitations bureaucratiques dans un système autoritaire. Il est notamment connu pour sa thèse selon laquelle le système chinois repose sur une forme de décentralisation autoritaire, où les autorités locales expérimentent et stimulent la croissance tout en restant sous contrôle politique central.
Nous avons souhaité présenter aux lectrices et lecteurs de Nouveaux Regards sur l’Asie son dernier ouvrage dans lequel il propose l’idée selon laquelle les systèmes politiques et économiques portent des « gènes institutionnels » hérités de leur histoire et qui façonnent durablement leurs trajectoires. C’est ici le cas de la Chine.
Publié en juin 2025, l’ouvrage Institutional Genes: Origins of China’s Institutions and Totalitarianism[1] de Xu Chenggang propose une interprétation globale et structurée de l’histoire institutionnelle chinoise et de la persistance de son régime politique autoritaire. L’objectif central de l’auteur est d’expliquer pourquoi la Chine, contrairement à d’autres sociétés ayant elles épousé le modèle capitaliste occidental, n’a pas évolué vers une démocratie libérale, mais a au contraire produit une forme durable de totalitarisme, capable toutefois de générer une croissance économique et technologique rapide et soutenue. Pour répondre à cette énigme ou à ce paradoxe, Xu mobilise une théorie originale fondée sur l’idée de “gènes institutionnels”, qu’il définit comme des éléments fondamentaux et profondément enracinés des systèmes institutionnels, se reproduisant dans le temps, façonnant les comportements des acteurs et limitant fortement les trajectoires possibles de transformation politique. À travers cette idée, le chercheur chinois cherche à expliquer la continuité remarquable du système politique chinois, au-delà des transformations économiques majeures intervenues depuis la fin du XXe siècle.
Dans cette perspective, les institutions ne sont pas conçues comme des arrangements contingents ou facilement réformables, mais comme des structures dotées d’une forte inertie historique. Elles reposent sur trois dimensions essentielles et interdépendantes : les droits de propriété, les droits politiques et civils, ainsi que la structure du pouvoir politique. Ces dimensions interagissent de manière cumulative, créant des mécanismes de rétroaction qui renforcent les configurations existantes. Ainsi, lorsqu’un système institutionnel s’établit, il tend à se reproduire de manière auto-entretenue, ce qui conduit à un phénomène de dépendance à la trajectoire (« path dependence ») particulièrement forte.[2] C’est dans ce cadre que Xu cherche à comprendre la spécificité chinoise.
La première strate historique analysée par l’auteur est celle de la Chine impériale, qui constitue selon lui la matrice fondamentale des institutions contemporaines. L’Empire chinois se caractérise par une centralisation politique extrême, dans laquelle le pouvoir est concentré au sommet sans véritables contre-pouvoirs institutionnels capables de le limiter. Cette centralisation s’accompagne d’un contrôle étroit des droits de propriété, notamment fonciers, qui ne sont jamais pleinement sécurisés contre l’intervention de l’État.[3] Les élites locales et économiques demeurent ainsi dépendantes du pouvoir central, ce qui empêche l’émergence d’une classe autonome susceptible de contester l’autorité politique.
Cependant, cette centralisation idéologique et politique n’est pas synonyme d’un contrôle direct et total de la société. En réalité, l’État impérial dispose de capacités administratives limitées au niveau local. C’est dans ce contexte que prennent place des organisations informelles, notamment sociétés secrètes ou triades, qui jouent un rôle ambivalent. Des groupes comme la White Lotus Society[4] ou la Tiandihui[5], souvent perçus comme des forces subversives, peuvent également fonctionner comme des structures d’organisation sociale à l’échelle locale. Tantôt réprimées, tantôt tolérées, voire indirectement utilisées[6], ces organisations illustrent une forme de gouvernance indirecte. L’État impérial s’appuie ainsi, de manière pragmatique, sur des réseaux informels pour relayer des normes, maintenir l’ordre ou structurer la société en profondeur.
Ce point est essentiel dans la démonstration de Xu, car il révèle que les institutions chinoises ne se réduisent pas à des dispositifs formels. Ces institutions incluent également un ensemble de pratiques informelles et de mécanismes indirects qui permettent au pouvoir central de compenser ses limites administratives. Cette articulation entre centralisation politique, légitimation idéologique et gestion indirecte de la société constitue l’un des « gènes institutionnels » fondamentaux de la Chine.
Un autre élément fondamental de cette configuration impériale réside dans le système des examens bureaucratiques (keju) fondé sur le confucianisme. Loin d’être une simple philosophie morale, ce dernier devient une véritable idéologie d’État. Il promeut une vision hiérarchique de la société, fondée sur l’harmonie, l’obéissance et la loyauté envers l’autorité. L’empereur y apparaît comme le garant de l’ordre moral et social, détenteur d’une légitimité qui dépasse la simple contrainte politique. Ces concours mandarinaux permettent la formation d’une élite administrative homogène, sélectionnée sur des critères idéologiques et culturels favorisant la loyauté envers l’État plutôt que l’indépendance intellectuelle ou politique. Ce système produit ainsi une bureaucratie méritocratique, disciplinée et idéologiquement alignée sur les principes du régime en place et contribuant à sa reproduction. Cette organisation engendre des effets durables : elle limite l’autonomie des acteurs sociaux, empêche l’émergence de contre-pouvoirs institutionnels et installe une tradition de domination étatique sur la société. À la différence de l’Europe, où la fragmentation politique et les rivalités entre pouvoirs ont favorisé l’apparition d’institutions pluralistes, la Chine a développé un modèle marqué encore à ce jour par la prééminence d’un centre politique sans rival. En parallèle, l’absence de société civile autonome, capable d’organiser des intérêts indépendants de l’État, limite encore davantage les possibilités de transformation institutionnelle.
À cette base historique chinoise vient s’ajouter, selon Xu, un second ensemble de “gènes institutionnels” issus du développement du totalitarisme moderne en Europe, en particulier à travers l’expérience russe et bolchevique (s’inspirant lui-même de la Révolution française de 1789). Le totalitarisme, dans cette perspective, repose sur une combinaison spécifique d’idéologie universaliste, de parti unique centralisé et de volonté de transformation totale de la société. La Russie tsariste, avec sa tradition autocratique et la faiblesse de ses institutions intermédiaires, constitue un terrain particulièrement favorable à l’émergence du bolchevisme, qui systématise ces caractéristiques en un modèle politique cohérent fondé sur le contrôle total de la société par un parti révolutionnaire.
Lorsque ce modèle soviétique est introduit en Chine via le Komintern, il entre en interaction avec les structures institutionnelles impériales préexistantes. Xu insiste sur le fait que ces deux ensembles de gènes institutionnels sont hautement compatibles : la tradition impériale chinoise de centralisation et de contrôle bureaucratique facilite l’implantation du système communiste, tandis que le modèle soviétique fournit les instruments organisationnels et idéologiques permettant d’intensifier et de moderniser cette forme de domination politique. Le résultat de cette fusion est la formation d’un système original que Xu qualifie de « totalitarisme chinois », consolidé sous Mao, dans lequel le Parti-État exerce un contrôle politique et idéologique total, tout en s’appuyant sur des mécanismes bureaucratiques hérités à la fois de l’Empire et du modèle soviétique. Xu voit dans cette période allant de l’époque de Mao Zedong à celle de Xi Jinping, un moment d’intensification des “gènes totalitaires”, où le contrôle politique et idéologique devient omniprésent. Néanmoins, ce système révèle aussi ses limites, notamment en matière d’efficacité économique.
Cependant, ce système ne se réduit pas à une centralisation rigide et uniforme. Xu introduit le concept de “totalitarisme administré et décentralisé régionalement” pour décrire la configuration spécifique de la Chine post-maoïste. Dans ce modèle, le pouvoir politique conserve un contrôle strict sur les élites et les orientations politiques, tout en laissant aux autorités locales une marge d’expérimentation et de gestion. Cette structure hybride permet une certaine flexibilité économique et explique en partie la performance de croissance de la Chine contemporaine, tout en maintenant intact le contrôle politique autoritaire. Cette configuration permet l’émergence d’une concurrence entre régions, favorisant l’innovation et la croissance, tout en maintenant une discipline politique rigoureuse. Autrement dit, la décentralisation ne constitue pas une libéralisation politique, mais un mécanisme d’efficacité au service d’un système totalitaire stabilisé.
Mais ce système totalitaire stabilisé repose sur des fondations qui en limitent également les perspectives d’évolution. Les « gènes institutionnels » du système chinois rendent difficile l’émergence de réformes politiques profondes. Les élites en place ont en effet intérêt à préserver l’ordre existant, et les mécanismes de reproduction institutionnelle tendent ainsi à perpétuer les structures du pouvoir. Dès lors, Xu campe sur une position relativement pessimiste quant à la possibilité d’une transition graduelle vers un régime plus démocratique car nécessitant une rupture majeure que ne souhaitent évidemment pas les dirigeants chinois au pouvoir, dès lors qu’elle irait à l’encontre des intérêts du Parti et des leurs propres.
Il est aussi vrai que ce système explique en partie la performance économique de la Chine contemporaine. Les gouvernements locaux sont incités à promouvoir le développement attendu du centre, partant que leur progression dans la hiérarchie du Parti dépend largement de leurs résultats économiques. Dans le même temps, le Parti veille à empêcher toute autonomie politique susceptible de menacer son pouvoir. La libéralisation économique ne s’accompagne donc pas d’une libéralisation politique, contrairement à ce que prévoyaient certaines théories occidentales.[7]
Les réformes engagées à partir de la fin des années 1970 sont ainsi interprétées par Xu non comme une rupture institutionnelle, mais comme une adaptation interne du système. L’introduction de mécanismes de marché et l’ouverture économique n’ont pas modifié les gènes institutionnels fondamentaux du régime, notamment le monopole politique du Parti, l’absence d’État de droit indépendant et la subordination des droits individuels aux impératifs de l’État. Dès lors, la croissance économique ne conduit pas mécaniquement à une transformation démocratique, car les structures institutionnelles profondes continuent d’orienter les comportements et de verrouiller les possibilités d’évolution politique.
Dans cette perspective comparative, Xu souligne que la trajectoire chinoise ne constitue pas une étape transitoire vers un modèle libéral universel, mais une configuration stable et spécifique, dont la logique interne diffère profondément d’autres expériences historiques comme celles de Taïwan ou de certains pays post-soviétiques. Là où certaines sociétés ont pu transformer leurs institutions vers la démocratie, la Chine demeure structurée par une combinaison particulière de gènes impériaux et totalitaires qui renforcent la résilience du système en place.
Ainsi, la thèse de Xu conduit à une conclusion forte : le régime chinois contemporain ne doit pas être compris comme une anomalie temporaire du développement, mais comme l’expression cohérente d’un système institutionnel profondément enraciné, dont la stabilité repose sur des mécanismes historiques de reproduction. Le concept de gènes institutionnels permet alors de penser la continuité entre la Chine impériale, le totalitarisme maoïste et la forme actuelle du Parti-État, en soulignant la profondeur historique et la cohérence structurelle d’un système politique qui combine adaptation économique et rigidité politique.
Cette perspective invite à repenser les trajectoires politiques, non pas comme des transformations rapides et linéaires, mais comme des processus profondément contraints par leur histoire.
Ce qui amène Xu Chenggang à penser que les institutions politiques chinoises sont structurellement irréformables. S’il veut survivre, le système communiste centralisé chinois doit changer, mais il ne peut pas se changer lui-même. Dès lors, il se voit condamné à une rupture plutôt qu’à une réforme. Ne pouvant évoluer de l’intérieur, un changement ne pourra se produire que par effondrement ou choc externe...
[1] Cambridge University Press, June 2025, 799 pages.
[2] Les décisions ou situations présentes dépendent fortement des choix faits dans le passé. Même si ces choix finissent par perdre leur intensité par la suite, ils continuent d’influencer le système.
[3] Aujourd’hui, en Chine, la propriété privée est reconnue pour les biens (logements, entreprises), mais pas pour la terre elle-même : les sols urbains appartiennent à l’État et les terres rurales aux collectivités. Les individus disposent en réalité de droits d’usage (ex. baux emphytéotiques limités à 70 ans pour le logement en ville), qu’ils peuvent transmettre ou vendre, ce qui rapproche ce système d’un régime de propriété privée sans en être pleinement une. L’État conserve en effet un contrôle important sur la terre, notamment à travers les expropriations et la régularisation du marché foncier.
[4] La White Lotus Society (Bailianjiao) désigne un ensemble de mouvements religieux populaires chinois, d’inspiration bouddhiste, qui ont parfois pris une dimension politique et contestataire, notamment à travers des révoltes paysannes contre le pouvoir impérial, comme celle de la secte du Lotus Blanc (1796-1804) sous la dynastie mandchoue Qing (1644-1911).
[5] La Tiandihui (Société du Ciel et de la Terre) ou Hongmen (vaste famille) est une organisation fraternelle chinoise et, historiquement, une société religieuse populaire secrète, dans la lignée de la secte du Lotus Blanc, loyale à la dynastie (han) Ming contre celle qui lui a succédé, Qing (mandchoue). Créée au milieu du XVIIIe siècle dans la province du Fujian, elle compte parmi les plus importantes de ce type. Cette société est à l’origine de nombreuses mafias chinoises, avec ses triades présentes à Hong Kong et dans les chinatowns à travers le monde.
[6] Alors que Hong Kong est secoué par un vaste mouvement pro-démocratie contre un projet de loi d’extradition vers la Chine continentale, une centaine d’hommes armés de bâtons et de barres de fer s’attaquent aux manifestants revenant du centre-ville à l’intérieur de la station de métro de Yuen Long, le 21 juillet 2019.
[7] Théorie de la modernisation (Seymour Martin Lipset), de la transition démocratique (Guillermo O’Donnel et Philippe C. Schmitter), de l'interdépendance économique (libéralisme), de la bourgeoisie capitaliste (marxiste/libérale) ou encore « la convergence libérale » post soviétique (Francis Fukuyama), le « consensus de Washington » dominant dans les années 1990-2000.
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Diplomate de carrière après s'être consacré à la sinologie en France puis à l'aide au développement au titre d'expert international de l'UNESCO au Laos (1988-1991), Jean-Raphaël PEYTREGNET a, entre autres, occupé les fonctions de consul général de France à Canton (2007-2011) et à Pékin (2014-2018) ainsi qu’à Mumbai/Bombay de 2011 à 2014. Il était responsable de l’Asie au Centre d’Analyse, de Prospective et de Stratégie (CAPS) rattaché au cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (2018-2021) puis Conseiller spécial du directeur d’Asie-Océanie (2021-2023).
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