Pourquoi l’intelligence artificielle peine encore à atteindre les patients ?

Par Rahul Gaurav, Raphaël Vialle et Antoine Tesnière

 

Réflexions issues du du White Paper Indo-French Perspectives on Artificial Intelligence [1], section AI & Healthcare, présenté lors de l’inauguration du Centre franco-indien pour l’IA en santé à l’All India Institute Of Medical Sciences Delhi  (AIIMS) de Delhi par le président français Emmanuel Macron et le ministre indien de la Santé Jagat Prakash Nadda.

 

L’intelligence artificielle progresse plus vite que les systèmes de santé

 

L’intelligence artificielle (IA) est désormais capable de détecter des maladies, d’analyser des images médicales et d’assister la prise de décision clinique avec une précision remarquable. Pourtant, pour des millions de patients, l’expérience des soins de santé a peu évolué. Les délais d’attente restent longs, l’accès aux spécialistes demeure inégal et de nombreux hôpitaux continuent de faire face à une pression croissante. Le paradoxe est frappant : l’IA progresse rapidement tandis que les systèmes de santé peinent souvent à absorber l’innovation.

 

Ce défi se retrouve dans des systèmes de santé très différents, notamment en France et en Inde. Ces deux pays abordent les questions de santé à partir de réalités distinctes. La France apporte des hôpitaux et des systèmes de recherche hautement structurés, tandis que l’Inde offre une échelle démographique inégalée, une grande diversité et une solide expérience dans la fourniture de soins au sein d’environnements extrêmement hétérogènes. Ensemble, ils constituent un terrain d’observation unique pour déterminer si l’IA peut réellement fonctionner dans des systèmes de santé confrontés aux réalités du terrain.

 

La raison est simple : les technologies n’entrent pas dans des laboratoires vides. Elles s’intègrent dans des services d’urgence surchargés, des couloirs d’hôpitaux animés, auprès de professionnels de santé épuisés et dans des systèmes déjà soumis à une pression constante. En santé, même un excellent algorithme peut échouer si les cliniciens ne lui font pas confiance, si les processus de travail deviennent plus complexes ou si les établissements ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour l’utiliser en toute sécurité.

 

C’est pourquoi l’avenir de l’IA en santé dépendra peut-être moins de ses seules performances technologiques que de sa capacité à devenir véritablement utile aux patients et aux professionnels de santé dans les conditions réelles de prise en charge.

 

Le dialogue franco-indien à l’origine du Livre blanc sur l’IA en santé

 

Au cours de l’année écoulée, les échanges entre chercheurs, cliniciens, décideurs publics, entrepreneurs et Young Leaders français et indiens se sont de plus en plus concentrés sur une préoccupation commune : pourquoi tant de systèmes d’IA prometteurs ne parviennent-ils pas à s’intégrer à la pratique médicale quotidienne ?

 

Ces discussions ont contribué à l’élaboration du Livre blanc franco-indien sur l’IA en santé, coordonné dans le cadre du réseau de la France India Foundation et de la Fondation France-Asie. Parce que la santé n’est pas seulement un système technologique mais aussi un système humain, les échanges sont progressivement revenus à des questions très concrètes concernant les hôpitaux, l’accès aux soins, la formation médicale et la confiance.

 

Cette réflexion a gagné en visibilité lors du Sommet pour l’action sur l’IA organisé à Paris en 2025, puis lors du Sommet sur l’impact de l’IA tenu à New Delhi en 2026. Au fil de ces discussions, le débat autour de l’IA est progressivement passé des promesses technologiques aux réalités de sa mise en œuvre.

 

Une question revenait constamment : l’IA peut-elle dépasser le cadre des centres hautement spécialisés et devenir utile dans les environnements où la majorité des patients reçoivent effectivement leurs soins ?

 

De Paris à Delhi : rapprocher l’IA des patients

 

Une question centrale est de savoir si l’IA peut contribuer à rapprocher des soins neurologiques de qualité des patients, et pas seulement de ceux pris en charge dans les grands hôpitaux spécialisés.

 

Pour de nombreuses maladies neurologiques, le diagnostic repose encore largement sur l’imagerie médicale et l’interprétation d’experts. Pourtant, l’accès à ces ressources demeure inégal. Pour beaucoup de patients, le problème n’est pas l’absence d’expertise médicale, mais le fait que cette expertise reste physiquement trop éloignée. Dans les régions rurales ou sous-dotées, les patients peuvent attendre plusieurs semaines avant de bénéficier d’une imagerie spécialisée ou d’une évaluation neurologique, simplement parce que les équipements ou les spécialistes nécessaires ne sont pas disponibles à proximité.

 

Dans ce contexte, les systèmes d’imagerie par résonance magnétique (IRM) portables à faible champ magnétique suscitent un intérêt croissant. Sans avoir vocation à remplacer les IRM hospitalières de haute performance, ils pourraient permettre de rendre l’imagerie cérébrale accessible dans davantage de lieux et plus près des patients. Associés à des outils d’IA, ils pourraient également aider les cliniciens à obtenir et interpréter plus facilement les images médicales.

 

C’est à ce stade que l’IA devient plus qu’une simple prouesse technologique. Utilisée de manière responsable, elle pourrait contribuer à réduire les obstacles au diagnostic et à favoriser un accès plus précoce aux soins pour les patients éloignés des services spécialisés.

 

Lorsque l’IA rencontre les hôpitaux du quotidien

 

L’IA affiche souvent des performances impressionnantes dans des environnements contrôlés. Les hôpitaux réels sont beaucoup plus complexes. Un outil performant dans un établissement peut produire des résultats très différents dans un autre en raison des variations d’équipement, d’organisation, de population de patients ou de pratiques cliniques.

 

Créer un algorithme n’est que le début. Le véritable défi consiste à le rendre utile au sein d’hôpitaux réels. Cela nécessite également des systèmes auxquels les professionnels de santé puissent faire confiance et qu’ils puissent utiliser concrètement dans leur pratique quotidienne.

 

La prise en charge des accidents vasculaires cérébraux (AVC) illustre parfaitement cette problématique. Dans ce domaine, chaque minute perdue peut entraîner la destruction irréversible de cellules cérébrales. Une interprétation plus rapide des images médicales peut déterminer si un patient retrouvera sa mobilité, sa parole ou conservera un handicap permanent. L’IA peut contribuer à accélérer ce processus, mais uniquement si la technologie s’intègre naturellement aux contraintes de la médecine d’urgence.

 

C’est pourquoi, à l’avenir, la mise en œuvre pourrait devenir tout aussi importante que l’innovation elle-même dans le domaine de l’IA en santé.

 

Pourquoi la santé cérébrale constitue un cas d’épreuve particulièrement exigeant

 

La santé cérébrale, qui englobe les maladies neurologiques et les troubles de la santé mentale, s’impose comme l’un des grands défis sanitaires mondiaux du XXIᵉ siècle. Elle représente également l’un des terrains les plus exigeants pour l’application de l’IA en santé.

 

Les maladies neurologiques et psychiatriques nécessitent souvent une imagerie complexe, une interprétation multidisciplinaire et un suivi à long terme. Les décisions cliniques reposent rarement sur un seul examen et exigent fréquemment la combinaison de données d’imagerie, biologiques et cliniques.

 

Parallèlement, l’accès à l’imagerie cérébrale et à l’expertise neurologique demeure très inégal selon les systèmes de santé. Pour de nombreux patients, cette expertise reste géographiquement inaccessible. La santé cérébrale constitue donc un domaine particulièrement pertinent pour évaluer si les outils d’IA peuvent fonctionner de manière fiable auprès de populations et dans des environnements de soins différents.

 

Si l’IA peut être intégrée de manière sûre et pertinente dans ce domaine, nombre des enseignements tirés dépasseront probablement largement le seul champ de la neurologie.

 

Le Centre franco-indien pour l’IA en santé

 

Le 18 février 2026, à l’occasion des rencontres RUSH 2026 (Rencontres Universitaires et Scientifiques de Haut Niveau), organisées parallèlement au Sommet sur l’impact de l’IA à New Delhi dans le cadre de l’Année de l’Innovation Inde-France 2026, le Centre franco-indien pour l’IA en santé a été inauguré à l’AIIMS de Delhi par le président de la République française, Emmanuel Macron, et le ministre indien de la Santé, Jagat Prakash Nadda, en présence des ambassadeurs des deux pays.

 

Lors de cet événement, le Livre blanc franco-indien sur l’IA en santé a été officiellement remis au président Macron dans le cadre de discussions plus larges sur l’avenir de la coopération franco-indienne en matière d’intelligence artificielle. Ces échanges ont mis en avant un objectif commun : faire en sorte que les progrès de l’IA se traduisent par des améliorations concrètes dans la prestation des soins, y compris pour les populations encore insuffisamment desservies par les infrastructures médicales existantes.

 

Le Centre franco-indien pour l’IA en santé reflète une transformation plus large déjà à l’œuvre dans le domaine de l’IA appliquée à la santé. Pendant des années, de nombreux projets d’IA sont restés confinés aux conférences, aux laboratoires ou à des institutions hautement spécialisées. Le défi est désormais différent : rendre l’IA utile aux patients ordinaires dans les hôpitaux du quotidien.

 

Le Centre a vocation à constituer une plateforme collaborative réunissant des expertises scientifiques, cliniques, technologiques et de santé publique entre l’Inde et la France, tout en restant ouverte à des partenariats plus larges.

 

Plutôt que de se concentrer uniquement sur le développement de nouveaux algorithmes, son objectif est également de comprendre comment les systèmes d’IA peuvent fonctionner de manière pertinente dans des contextes de soins, des populations et des infrastructures variés.

 

Au-delà des algorithmes

 

L’avenir de l’IA en santé ne sera pas déterminé par les seuls algorithmes. Il dépendra de la capacité de ces technologies à fonctionner de manière sûre, fiable et pertinente dans la réalité des soins quotidiens. Cela exige davantage que de la puissance de calcul. Cela nécessite de la confiance, de la formation, des infrastructures, de la coopération et une compréhension réaliste du fonctionnement concret des systèmes de santé. En matière de santé, l’innovation échoue lorsqu’elle ignore la réalité du terrain.

 

Les récentes discussions franco-indiennes autour de l’IA en santé reflètent une transition internationale plus large déjà en cours. La question n’est plus seulement de savoir si l’IA peut impressionner les spécialistes dans des environnements contrôlés. La véritable question est désormais de savoir si elle peut améliorer les soins des patients éloignés des centres d’expertise, au sein de systèmes de santé déjà sous pression.

 

C’est là que se jouera véritablement l’avenir de l’IA en santé.

 

[1] White Paper Indo-French Perspectives on Artificial Intelligence by the France India AI Initiative, led by the Fondation France-Asie and the France India Foundation.

 

 

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Le docteur Rahul Gaurav est neuroscientifique à l’Institut du Cerveau et à l’Université Sorbonne, où il travaille à l’interface de la neuro-imagerie, de l’intelligence artificielle et de la santé cérébrale. Ses recherches portent sur les biomarqueurs fondés sur l’IRM et l’IA pour les maladies neurodégénératives, notamment la maladie de Parkinson.

 

Au-delà de ses travaux de recherche, il œuvre au développement de la diplomatie scientifique et de la coopération scientifique internationale entre la France, l’Asie et l’Amérique latine dans les domaines de la santé cérébrale, de l’intelligence artificielle et de l’innovation en santé. Il a joué un rôle de premier plan dans la création du Centre indo-français pour l’IA en santé à l’AIIMS Delhi et a contribué de manière déterminante à l’élaboration du Livre blanc indo-français sur les premières recommandations relatives à l’intelligence artificielle. Il siège également au comité de pilotage « Santé intégrée » du Campus indo-français pour les sciences de la vie et la santé.

 

Son travail établit des passerelles entre les neurosciences, l’intelligence artificielle, l’innovation en santé et la diplomatie scientifique afin de répondre aux enjeux mondiaux liés à la santé cérébrale. Il est également Young Leader France-Inde 2026 de la Fondation France-Asie.

 

 

Raphaël Vialle est Professeur de Chirurgie Orthopédique Pédiatrique, Chef du service d’Orthopédie Pédiatrique de l’Hôpital Armand-Trousseau (AP-HP) et Vice-Doyen aux Relations Internationales de la Faculté de Santé de Sorbonne Université. Engagé de longue date dans les coopérations académiques entre l’Europe et l’Asie, il développe des projets internationaux en santé, innovation chirurgicale et intelligence artificielle, tout en poursuivant une activité clinique et scientifique de référence dans le domaine des déformations rachidiennes complexes de l’enfant. Il a par ailleurs été Young Leader de la Fondation France-Asie au sein de la promotion France-Chine 2018.

 

 

Antoine Tesnière est professeur de médecine, enseignant chercheur et entrepreneur français, spécialiste de la gestion des situations de crise et des politiques publiques d’innovation en santé. Professeur de médecine spécialisé en anesthésie réanimation, à l’Hôpital européen Georges Pompidou, Antoine Tesnière est très investi dans les enjeux de recherche et de formation, sujets sur lesquels il possède une expertise reconnue sur le plan international. Il a été successivement Président du conseil de pédagogie de la faculté de médecine de Paris Descartes et vice-Président de l’université de Paris. Animé de longue date par un intérêt marqué pour l’innovation, l’entrepreneuriat et le numérique, il a cofondé et dirigé iLumens, premier département innovant de simulation en santé développé en France, au sein de l’université de Paris. À partir de 2016, en parallèle de ses activités hospitalo-universitaires, il s’est engagé dans les politiques publiques. D’abord conseiller santé et scientifique au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, il a ensuite rejoint dès mars 2020 le cabinet du ministre de la Santé et a également été nommé directeur adjoint du centre interministériel de crise auprès du Premier ministre afin de coordonner la lutte contre le Covid-19. En avril 2021, il a été nommé directeur de PariSanté Campus sur proposition conjointe des ministres de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, et des Solidarités et de la Santé. Plus récemment, il a fondé la French Care avec BPIFrance, dans l’objectif de rassembler l’ensemble des acteurs de la Santé, faciliter les synergies et accélérer l’innovation pour améliorer le système de santé. Il est issu de la promotion de Young Leader France-Chine 2016 de la Fondation France-Asie.

 

La présente publication exprime les points de vue et opinions des auteurs individuels. En notre qualité de plateforme dédiée au partage d'informations et d'idées, notre objectif est de mettre en avant une pluralité de perspectives. Ainsi, il convient de ne pas interpréter les opinions exprimées ici comme étant celles de la Fondation France-Asie ou de ses affiliés.

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