Un espoir dans un petit pays : Timor-Leste.

Par Yves Carmona

 

Pourquoi écrire sur ce petit pays perdu ? Il ne s’y passe rien, personne n’y va, il n’y a que peu d’habitants sur ce lointain morceau d’île plus près de l’Australie que de l’Asie du Sud-Est dont il est le pays le plus à l’est. Et les foucades du président des États-Unis, dont les commentateurs se demandent doctement quelle sera la prochaine, c’est quand même plus intéressant, non ? Eh bien, non, justement car voilà un pays dont le président est, lui, prix Nobel de la paix depuis longtemps alors que M. Trump attend toujours.

 

Le président Horta a obtenu cette distinction en 1996, non pas parce qu’il avait résolu des conflits extérieurs mais pour avoir vaillamment résisté à l’invasion de son pays par son gourmand voisin indonésien.

 

Ce qui vient de se passer, pratiquement sous silence, est l’admission de Timor-Leste au sein de l’ASEAN le 26 octobre 2025. Ce sera le onzième pays-membre et probablement le dernier.

 

Sous les applaudissements des chefs d’État et de gouvernements réunis comme de coutume en sommet, cette fois à Kuala Lumpur, capitale de la Malaisie, le président José Ramos-Horta et le Premier ministre Xanana Gusmao s’en sont félicités, d’autant que Timor-Leste avait fait acte de candidature dès 2011.

 

Pourquoi un tel délai, inhabituel ? Parce que l’Indonésie et quelques autres s’y étaient constamment opposés, ne supportant pas que le pays qui avait été envahi par son grand voisin en 1975 et qui avait résisté, au prix de centaines de milliers de morts (sur une population d'environ 600 à 700 000 personnes), ait quand même obtenu l’indépendance en 2002.

 

Voilà donc Timor-Leste enfin membre de l’ASEAN, mais qu’est-ce que cela va lui apporter ? Plus précisément : 

 

Qui sont et que font les principaux bailleurs ?

 

Quels marchés vont s’ouvrir à lui ?

 

Que va-t-il gagner en termes de réputation internationale ?

 

Les informations pour répondre à ces questions sont fragmentaires mais on peut tenter d’y répondre.

 

1. Principaux bailleurs : 

 

L’Australie, la Banque Asiatique de Développement, l’Union européenne et le Japon sont les principaux bailleurs, la Chine est en augmentation. Mais il faut constater, surtout à la lumière des palinodies américaines et du peu d’intérêt d’autres pays fortunés, que ce gouvernement fait de son mieux pour compter d’abord sur lui-même.

 

Il s’efforce de bâtir une économie plus résistante dans cette Asie des moussons et de réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole : d’abord améliorer le sort de tous.

 

Le programme de développement du Timor-Leste s'appuie sur son Plan de développement stratégique 2011-2030, qui donne la priorité au capital social (santé, éducation, protection sociale), aux infrastructures de base et à la diversification au-delà du pétrole, tout en alignant les dépenses sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) adoptés par les Nations Unies.

 

Les principaux investissements réalisés avec les partenaires de développement comprennent des routes résistantes au climat, des projets majeurs dans les domaines de l'eau, de l'assainissement, de l'énergie, de l'urbanisme, de l'éducation et de la santé, ainsi que l'agrandissement et la modernisation de l'aéroport de Dili afin d'améliorer la connectivité internationale nécessaire au tourisme et au commerce.

 

Ces efforts sont également financés par le gouvernement par le biais du Fonds pétrolier, un fonds souverain d'environ 19 milliards de dollars américains qui sépare les recettes pétrolières du budget et est destiné à soutenir à la fois le développement actuel et les générations futures, alors que certains avertissent qu'il pourrait être épuisé en 2038 sans une croissance non pétrolière plus forte et une discipline budgétaire.

 

Les gisements de Bayu-Undan étant désormais épuisés, le gouvernement cherche à faire avancer de nouveaux projets pétroliers et gaziers, notamment le projet Tasi Mane, le développement Greater Sunrise et la transition Bayu-Undan, en équilibrant leur potentiel avec la nécessité d'éviter une dépendance excessive aux hydrocarbures.

 

2. Ouverture de marchés :

 

C’est sans doute en ce domaine que ce petit pays, l’un des plus pauvres du Sud-est asiatique, a le plus à gagner. Faire partie de l’ASEAN, c’est accéder à une économie de 3800 milliards de dollars et 680 millions de personnes alors qu’il ne compte que 1,9 milliard de Produit Intérieur Brut (PIB) rapporté à 1 521 000 personnes. La centralité de l’ASEAN, obsession de ses membres, fait qu’en être membre donne l’occasion de côtoyer non seulement les dix autres membres alors que le Timor-Leste se situe à son extrémité orientale, plus près de l’Australie que de l’Indonésie, de loin le membre démographiquement le plus important mais dont la capitale, Jakarta, se trouve à 4 500 kilomètres de Dili.

 

Cela signifie : 

 

Davantage d'opportunités pour les entreprises locales de se développer et d'exporter, en particulier dans les domaines de l'agriculture (café, épices, horticulture), du tourisme et des services numériques.

 

Davantage d'investissements étrangers et d'emplois.

 

L'adhésion à l'ASEAN contribuera à attirer des investisseurs étrangers qui apporteront des capitaux, des technologies et un savoir-faire. Cela permettra de créer davantage d'emplois, en particulier pour les jeunes, et contribuera au développement de secteurs importants tels que le tourisme, les transports et les services numériques.

 

L’amélioration des infrastructures et de la connectivité. L'adhésion à l'ASEAN permettra au Timor-Leste d'améliorer plus facilement ses routes, ses ports, ses aéroports et son accès à Internet. Cela aidera les entreprises à fonctionner plus efficacement et facilitera la visite du pays par les touristes et les investisseurs.

 

Le soutien aux petites et moyennes entreprises (PME) va être amélioré par l’accès aux programmes de l'ASEAN qui offrent des formations, des compétences numériques et des moyens plus faciles pour commercer avec d'autres pays. Ce soutien peut aider les entrepreneurs locaux à se développer et à être compétitifs au niveau régional.

 

La commercialisation sera moins coûteuse et plus rapide grâce aux accords et systèmes commerciaux de l'ASEAN (tels que le guichet unique de l'ASEAN) : ceux-ci rendront l'importation et l'exportation de marchandises plus simples, moins coûteuses et plus rapides. Cela signifie que les entreprises pourront gagner du temps et de l'argent lorsqu'elles commenceront avec d'autres pays de l'ASEAN.

 

Les professionnels et les étudiants timorais auront davantage d'opportunités de travailler, d'étudier et de se former dans d'autres pays de l'ASEAN. Cela leur permettra d'acquérir des compétences et de l'expérience qu'ils pourront ensuite mettre à profit au Timor-Leste.

 

L’adhésion à l'ASEAN permettra au Timor-Leste d'être davantage visible en tant que destination touristique, la pratique montrant que beaucoup de voyages incluent le passage par d’autres destinations touristiques voisines bien connues comme Bali. Les campagnes touristiques régionales et la facilitation des déplacements au sein de l'ASEAN peuvent attirer davantage de visiteurs, ce qui stimulera les entreprises locales et créera des emplois dans les secteurs de l'hôtellerie et du tourisme.

 

3. Réputation internationale :

 

Le président et le Premier ministre ont profité du déplacement à Kuala Lumpur pour aller à Delhi rencontrer à nouveau le président de « la plus grande démocratie du monde ». Et pourtant Messieurs Horta et Gusmao sont très surveillés par leur opinion interne : il ne s’agit pas de dépenser l’argent public inconsidérément.

 

Au-delà de cet exemple, Timor-Leste va gagner une voix plus forte dans les discussions régionales et mondiales et une reconnaissance internationale. N’oublions pas à cet égard que chacune des désormais 11 présidences tournantes offre chaque année au pays qui accueille le sommet des chefs d’État et de gouvernement l’occasion d’accueillir bien entendu les autres membres de l’ASEAN mais aussi des pays de plus en plus nombreux puisqu’on y trouve pour l’heure le Japon, la Chine et la Corée du Sud (ASEAN + 3) auxquels s’ajoutent l’Australie, l'Inde, la Chine, la Nouvelle-Zélande, la Russie et les États-Unis, etc, en format élargi (East Asia Summit).

 

Une des rares démocraties de la région, Timor-Leste contribue à y maintenir la paix et la stabilité.

 

Conclusion : petit, pauvre et lointain, voilà un pays qui ne menace personne et dont l’inclusion dans la société internationale offre un rare espoir de progrès à l’heure où les grands semblent privilégier l’autoritarisme.

 

Il est de bon ton ces derniers temps de charger de tous les maux la mondialisation. Timor-Leste ne montre-t-il pas au contraire qu’il est préférable de sortir avec ténacité de l’isolement et de s’intégrer à un ensemble plus vaste qui respecte les identités, particulièrement nombreuses et diverses dans l’ASEAN, qui lui permet à la fois de mieux exporter ses produits et de diversifier ses occasions de dialogue politique ?

 

 

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Ancien élève de l’ENA et diplomate, Yves Carmona a passé la plus grande partie de sa carrière en Asie : conseiller des Affaires étrangères au Japon à deux reprises, premier conseiller à Singapour et ambassadeur au Laos puis au Népal (2012-2018). Dans ces postes comme dans ceux qu’il a occupés à Paris, il a concentré, y compris comme étudiant en japonais, son attention sur l’évolution très rapide des pays d’Asie et de leurs relations avec la France et l’Europe. Désormais retraité, il s’attache à mettre son expérience à disposition de ceux et celles à qui elle peut être utile.

 

 

La présente publication exprime les points de vue et opinions des auteurs individuels. En notre qualité de plateforme dédiée au partage d'informations et d'idées, notre objectif est de mettre en avant une pluralité de perspectives. Ainsi, il convient de ne pas interpréter les opinions exprimées ici comme étant celles de la Fondation France-Asie ou de ses affiliés.

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